LA DETTE DE JEU.
VII
Charles d'Orléans fut transporté dans son lit, sans qu'on parvînt à lui enlever ce papier, sur lequel il ne cessait de fixer les yeux, quoiqu'il sût par cœur le rondel dont il commentait chaque vers et chaque mot.
Il demeurait indifférent à tout le reste, comme s'il ne voyait pas, comme s'il n'entendait pas les personnes qui s'approchaient de son lit.
La duchesse fondait en larmes et priait, derrière les rideaux qu'elle entr'ouvrait par intervalles pour voir si l'agitation du malade se calmait.
Isabeau de Grailly, assise auprès d'elle, pleurait aussi, sans essayer de la consoler.
La damoiselle de Lahern s'indignait tout bas de l'ignorance des médecins qui s'obstinaient à traiter une maladie là où il n'y avait qu'un affaiblissement physique et moral, causé par la diète, le régime sédentaire et la préoccupation.
Le bruit s'était répandu dans le château que le duc d'Orléans touchait à l'agonie.
—Madame, dit Hermine à la duchesse, monseigneur s'en va mourir ou entrer en frénésie, à moins que vous ne me donniez congé de sauver sa raison et sa vie?—Les Anglais! les Anglais! criait le duc, en roidissant les bras et en battant l'air de ses poings: n'est-ce pas mon cousin de Bourgogne, qui les a fait venir et qui leur livre le noble royaume de France? Toute trahison est du fait de notre damné cousin! Par la mort-Dieu! je serai bien aise de le rencontrer en bataille et de le payer de mes vieilles dettes! Avez-vous pas encore fourbi mon armure et affilé mes armes? Boulainvilliers, as-tu rangé ma compagnie d'ordonnance? la bannière d'Orléans est-elle déployée? O ma bonne épée, viens là, que je te taille une glorieuse besogne!—Madame, rappelez-vous le roi Charles, dit encore Hermine à la duchesse: il fut ainsi malade et pris de fortes fièvres, sans que les physiciens connussent son mal et y remédiassent; puis, ce mal empirant, il tomba en démence et fureur, où il est encore après vingt ans.—Hélas! ma fille, que voudrais-tu faire? reprit tristement Bonne d'Armagnac. Rappelle-toi aussi mon horoscope: Morte de deuil en pleurant tant de morts! J'aime mieux voir monseigneur gisant de sorte en son lit, que de le voir sur un champ de bataille!—Empêchez donc d'abord que monseigneur ne meure ici de faim, madame, et laissez-moi lui donner de quoi se réconforter; car vous savez, comme moi, que votre redouté seigneur n'a d'autre mal que défaut de nourriture; or, sa grande faiblesse de corps cause seule cette faiblesse d'esprit.—Eh bien, ma chère fille, je te donne pouvoir de faire ce qu'il faut pour la santé de monseigneur.—Merci, merci, vous dis-je, ma très-douce dame! je vous promets que demain monseigneur sera remis en pied; et pour ce faire, je vais d'abord renvoyer ces ânes fourrés de médecins qui l'assassinent de leurs recettes et de leurs drogues.
Hermine de Lahern, s'autorisant des ordres particuliers de la duchesse, congédia les médecins qui discutaient entre eux sur la maladie du prince; elle fit sortir aussi les officiers de la maison, qui entouraient le lit et qui, par leur présence, augmentaient l'exaltation du malade.