Cinquante minutes après, nous avions dîné et nous enfourchions des mulets qui devaient nous hisser par des chemins diaboliques jusqu'à la cabane du vieux braconnier.

Cette ascension fut tout ce qu'on peut se figurer de plus pittoresque. Le sentier que nous suivions, taillé en zig-zag sur le flanc d'une montagne à pic, nous découvrait à chaque instant des points de vue d'autant plus admirables, que le soleil, en se couchant, jetait des flots de lumière sur une des plus belles contrées du monde. A nos pieds, Pignerol disparaissait lentement dans l'ombre croissante du soir; plus loin Racconis, Savigliano, Fossano étincelaient de magiques clartés, et un rayon plus splendide que tous les autres illuminait le château de Nora que nous apercevions distinctement malgré une distance de huit lieues à vol d'oiseau. Les cours d'eau étaient marqués par une brume légère suspendue aux saules de leurs rives, et des nuages de poussière brillante indiquaient les sinuosités des routes qui se croisaient en tous sens dans la magnifique plaine que nous avions sous les yeux. Des bêlements de troupeaux, des sons lointains de cloches, des bruits confus de voix arrivaient jusqu'à nous dans une harmonie remplie de charme et de grandeur qui nous plongeait dans une douce et rayonnante mélancolie. Quand le soleil eut complétement disparu derrière les cimes des Alpes, le spectacle devint, s'il est possible, plus merveilleux encore. Les neiges du mont Viso se parèrent des plus riches teintes; des jets d'ombres fantastiques se répandirent sur la campagne, et la lune, entourée d'un brillant cortége d'étoiles, vint montrer sa face rougeâtre sur les hauteurs boisées des Apennins.

Ce tableau m'avait jeté dans une admiration si profonde que si mon mulet eût fait un faux pas, je ne me serais point avisé, je crois, de le retenir, et j'aurais fait une seconde entrée à Pignerol, dont les badauds de l'endroit eussent conservé longtemps le souvenir.

L'air qui était devenu plus vif, et nos montures qui marchaient plus facilement, me firent supposer que nous avions atteint le plateau de la montagne dont nous escaladions les flancs depuis deux heures environ: cette supposition me fut confirmée par Stephano qui poussa son mulet près du mien en me disant:

—Nous pouvons marcher maintenant côte à côte: la route a trois lieues de largeur; mais ce ne sera pas pour bien longtemps, car nous allons être obligés de descendre par un sentier tout semblable à l'autre. Si ta bête tombe, laisse-la se relever toute seule; autrement tu es perdu: les mulets n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires.—Sommes-nous encore loin de la cabane de ton braconnier?—A trois quarts de lieue environ; mais il nous faudra au moins une heure et demie pour les faire.—Comme qui dirait le temps de fumer trois cigares.—A peu près.

La descente se fit heureusement. Au bout de cinq quarts d'heure de marche nous entendîmes les aboiements d'un chien; presque en même temps nous aperçûmes une lumière qui brillait au-dessous de nous à une profondeur prodigieuse.

—Encore dix minutes et nous serons arrivés, me dit Stephano; mais le bout de chemin qui nous reste à faire n'est pas des plus faciles. Adresse une petite prière à ton ange gardien, cela ne nuit jamais.

Je ne voulus pas convenir que la chose était déjà faite, et je la recommençai.

Tout à coup mon mulet s'arrêta court, celui de Stephano qui le précédait en avait fait autant: le chien aboyait toujours.

Une porte s'ouvrit et nous vîmes l'intérieur d'une cabane éclairée par un grand feu.