L'air vif des montagnes m'avait donné un de ces appétits de chasseur qui sont passés en proverbe; de sorte que je fus médiocrement satisfait de la perspective que les vivres de notre hôte, dont je ne me faisais pas une bien haute idée, remplaceraient les excellentes provisions apportées par nous et préparées par le cuisinier du marquis, l'un des meilleurs maîtres-queux que j'eusse jamais rencontrés.

Je ne pus m'empêcher d'en faire, en plaisantant, le reproche à Stephano.

—Ne t'inquiète pas, me répondit-il: c'est plus encore par gourmandise que pour ne pas affliger ce bon Titano que j'ai accepté son invitation. Ce brave homme, tel que tu le vois, nous donnera un souper délicieux, et nous fera boire du vin comme le roi n'en a pas dans sa cave.—Il est donc riche?—Lui? il ne possède, comme disent les Sardes, que le terrain qui est sous son pied: c'est ce que vous appelez en France un pauvre diable.—Alors comment fait-il?—C'est une espèce de secret, mais je puis bien te le dire à toi, parce que tu ne le trahiras pas: Titano sert de télégraphe aux contrebandiers de ton pays.—Et on le laisse faire?—On ne l'a jamais pris en flagrant délit; puis comme on sait qu'il ne s'est pas enrichi à ce métier, on ne le tourmente pas trop.—Quel est son système?—Il se fait payer en comestibles les petits services qu'il rend. Aux uns il dit: Vous êtes de la Provence, vous m'apporterez de l'huile d'olive, des anchois et des saucissons d'Arles; aux autres: Vous êtes du Dauphiné, je veux des truffes, du vin de l'Hermitage et du poisson de l'Isère; à ceux-ci, il demande des volailles; de ceux-là il exige du café, des liqueurs et du chocolat; et tous le servent à merveille, parce que si on le trompe une fois, il est impossible de jamais rien obtenir de lui.—Mais avec un semblable métier, il doit être toujours par monts et par vaux. Comment cela s'arrange-t-il avec son goût pour la chasse, et comment, toi, étais-tu sûr de le rencontrer ici ce soir?—Je t'ai dit qu'il était le télégraphe des contrebandiers, je ne t'ai pas dit qu'il fût leur guide: il n'est pas assez niais pour cela.—Je commence à comprendre.—Demain, quand tu auras vu la position de sa chaumière, tu comprendras encore mieux: c'est sans quitter le pas de sa porte qu'il fait sa petite affaire. Je vais t'expliquer...

Stephano s'arrêta, et, après avoir examiné la table que notre hôte avait préparée, il reprit en s'adressant à lui:

—Que signifient ces deux couverts, Titano? est-ce que tu ne serais pas homme à souper une seconde fois si tu as soupé une première?—Mais, Excellence, je ne sais pas si ce... ce monsieur français voudra me faire l'honneur de...—Le crois-tu donc plus bête que moi, interrompit le marquis. Je te réponds de lui. Mets un troisième couvert, mon bon vieux Titano, et ne te tourmente pas du reste.

Je m'empressai de confirmer les paroles de Stephano, et comme en ce moment le vieux braconnier s'approchait de la cheminée près de laquelle nous étions, pour mettre une poêle à frire sur le feu, je lui donnai une cordiale poignée de main qui acheva de le convaincre que j'étais un aussi bon compagnon que mon ami le marquis de Nora.

—Vous avez là un bien beau chien, dis-je à Titano qui, pour placer convenablement sa poêle, venait de faire lever un peu brusquement un magnifique épagneul couché en travers du foyer, et dont j'avais respecté le sommeil, bien qu'il occupât la meilleure place et que le froid qui m'avait creusé l'estomac m'eût aussi engourdi les membres.—C'est vrai qu'il est beau, Excellence, me répondit le vieux braconnier avec une sorte d'orgueil, et ce qui vaut encore mieux, c'est qu'il n'a point son pareil non plus pour la bonté. Malheureusement il commence à n'être plus jeune; mais il a encore bon pied, bon œil et l'oreille fine comme à deux ans.—Comment l'appelez-vous?—Torquato.—Vous lui avez donné là un nom bien célèbre.—Ce n'est pas moi: il était tout baptisé quand je le reçus d'une belle dame anglaise qui passait à Pignerol. Le chien avait alors deux mois. On voulait le noyer.

En ce moment Torquato, qui avait deviné qu'on parlait de lui, s'était rapproché de moi, et sa belle tête appuyée contre mon genou, il m'examinait avec un regard brillant d'une intelligence presque humaine.

C'était un épagneul de la plus grande espèce et d'une irréprochable perfection de formes. Il avait le rein court, large et un peu bombé. Son cou, se détachant avec grâce entre deux épaules plates et vigoureuses, supportait la plus belle face canine que j'eusse jamais vue: front développé, oreilles longues, souples, arrondies; mâchoires fines et mobiles terminées par un museau couleur de chair; le tout illuminé par des yeux flamboyants et doux, avec lesquels on aurait pu faire la conversation, tant ils paraissaient comprendre et parler, écouter et répondre. A l'exception de la nuque, des oreilles et des sourcils, qui étaient d'un nankin scintillant admirable, tout le reste du corps était d'une blancheur éblouissante, qui eût fait honte au plumage d'un cygne. La queue, légèrement recourbée, représentait un panache d'une ampleur et d'une richesse extraordinaires, et les jambes, dans toute leur longueur, étaient garnies de poils lisses et chatoyants, qu'on aurait pris volontiers pour des houppes où l'argent et la soie eussent été savamment mélangés.

—Ce bel animal n'est sans doute pas à vendre, dis-je à Titano d'un ton caressant et interrogatif, qui signifiait clairement: Si vous étiez disposé à vous en défaire, je l'achèterais bien volontiers, et je le payerais très-cher.—Vendre mon chien! me séparer de mon fidèle Torquato! s'écria le vieux braconnier avec une vivacité qui ressemblait presque à de l'indignation; non, non, Excellence! c'est mon meilleur ami; il ne me quittera jamais de mon vivant; et si je meurs avant lui, comme c'est, Dieu merci, assez probable, Son Excellence le marquis de Nora, ici présent, m'a promis de lui donner les invalides dans son château.