—Adieu donc, petit, et bonne chance, reprit le bonhomme en embrassant son compagnon; accepte ce petit souvenir d'un ami qui part, et envoie de tes nouvelles au pays. Notre vieux logeur du faubourg écrira volontiers tes lettres.

—Merci bien, monsieur Lenoir! vous êtes bon, je ne vous oublierai pas. Vous serez toujours dans mes prières à côté du père, de la mère et des frères et sœurs. Donnez-leur bien le bonjour à tous, et dites au père que j'ai déjà vu, dans une belle rue, le gilet à ramages que je lui rapporterai.»

Et Jacquot se trouva vraiment seul à Paris!

C'est alors qu'il songea à ouvrir le petit papier que lui avait remis M. Lenoir. Il y trouva deux belles pièces d'or, pareilles à celles que, trois fois en deux jours, il avait vu changer par l'héritier de M. Lenoir à Paris. Deux pièces d'or! une fortune! Il se promit bien de n'y pas toucher tant que durerait son petit magot, soit une quinzaine de francs qui lui restaient, son voyage une fois payé, ainsi qu'une semaine d'avance à son garni.

Il employa sa première journée, car il était grand matin, à parcourir de nouveau Paris, «mon Paris», comme il disait, et il fit une observation qui lui parut intéressante pour la réussite de ses projets.

Jacquot remarqua que le public du matin ne ressemblait nullement au public de l'après-midi. Le long des boulevards, depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine, il rencontra surtout des ouvrières avec des cartons, des garçons de magasin chargés de paquets, des bonnes en tablier blanc, un panier au bras; des petites voitures poussées par des vieilles femmes en cornette, vendant les légumes et les fruits de la saison; des jeunes filles assises au coin des grandes rues, devant un léger établi, séparant les bottes de roses, et tournant prestement le fil blanc autour de leurs petits bouquets; des balayeurs armés d'énormes balais, nettoyant les ruisseaux et éclaboussant les trottoirs: partout l'animation, le travail, la vie. Mais plus de beaux messieurs gantés de gris-perle, chaussés des fameux souliers vernis que rêvait notre héros; plus de dames en grande toilette avec des ombrelles rouges comme les parapluies des fermières de la Suisse; plus de nourrices aux longs rubans flottants; plus de bébés roses et blancs, les jambes et les bras nus; plus de voitures découvertes; plus de valets poudrés majestueusement, assis sur les sièges à gros glands; plus de cavaliers élégants galopant sur des chevaux de race. Le Paris mondain, le Paris brillant, le Paris oisif avait fait place au Paris travailleur.

«Il paraît qu'ici on gagne le matin l'argent qu'on dépense le tantôt, se dit Jacquot: c'est bon; mais moi qui n'ai pas de temps à perdre, je tâcherai d'en gagner toute la journée.»

Gagner de l'argent! voilà son rêve; mais quels moyens avait-il pour le réaliser?

Il commence le soir, en rentrant, par glisser dans sa ceinture de cuir les deux pièces d'or du père Lenoir; puis, ayant soupé des provisions que le brave homme lui avait laissées, il s'endormit tout d'un somme jusqu'au lendemain matin.

Son réveil fut triste! Personne à qui dire bonjour, personne à embrasser, personne pour faire la causette! De grosses larmes montèrent aux yeux du petit abandonné, qui murmura cependant: