Sous la deuxième race, les ducs et comtes s'érigèrent en souverains; ce fut alors que la féodalité devint le gouvernement féodal. Sous ce régime nouveau, le titre et la fonction de marquis disparurent. Les ducs, les comtes, s'étant faits souverains, leurs États étaient frontières les uns des autres: il n'y avait plus lieu à la conservation des frontières du royaume du côté de l'étranger, puisqu'ils étaient eux-mêmes étrangers à l'égard du territoire qui restait au roi de France. Aussi durant tout le gouvernement féodal, à compter de Charles-le-Simple, on ne voit pas de marquis en France; ce titre n'y fut porté par personne pendant plus de cinq siècles.
Sous la troisième race, les grands fiefs furent successivement réunis à la couronne; mais les titres de duc et de comte, sous lesquels ils avaient été possédés, furent conservés: leur souveraineté fut convertie en duché-pairie. Ainsi quand François Ier monta sur le trône, la France reconnaissait des ducs et pairs, des comtes et pairs; elle reconnaissait aussi des ducs, des comtes, quelques princes et des barons que lui avait transmis le gouvernement féodal, avec des duchés, des comtés, des principautés et des baronnies: il n'y avait été ajouté que le duché de Longueville, créé par Louis XII, et deux marquisats, celui de Trans, créé aussi par Louis XII, et celui de Nesle, créé postérieurement.
François Ier créa durant son règne six duchés: le duché-pairie du Vendômois, le 14 mars 1514; le duché de Guise, au mois de janvier 1527; celui d'Étampes, pour la Pisseleu, sa maîtresse, en 1536; le duché-pairie de Nevers, en janvier 1538, et dans la même année le duché-pairie de Montpensier; celui d'Aumale, en 1547. Cette année est celle de la mort de François Ier. Ce fut cinq ans après, en 1552, que la baronnie de Montmorenci fut érigée en duché-pairie. L'exemple de François Ier a été suivi par ses successeurs. Le cardinal Mazarin se faisait un jeu, durant la minorité de Louis XIV, de multiplier les ducs; les mémoires de La Farre rapportent qu'il disait: J'en ferai tant qu'il sera ridicule de l'être et de ne l'être pas. Louis XIV lui-même, vers 1664, fit quatorze ducs et pairs, et quelques années après, quatre autres encore.
Nous voyons déjà, sous le règne de François Ier, deux dignités de grade différent sous le titre de duc: le duc et pair, et le duc possédant un duché sans la pairie; ajoutons en un troisième, c'est celui des ducs à brevet, c'est-à-dire des ducs sans duchés. L'expédient des brevets fut porté loin sous ce règne; il s'étendit à toutes les qualités: on fit des comtes à brevet, des princes à brevet, des barons à brevet, des chevaliers, des écuyers à brevet. Cet abus entra en France avec les marquis d'Italie dont nous parlerons dans un moment.
Les comtes venaient après les ducs entre les dignités féodales[57].
Après les comtes venaient les princes. «Les dignités de prince de Chabanais, de Marillac, de Talmon, et autres, dit La Roque, sont mouvantes, de comtés; aussi l'on tient que ces principautés, entre les dignités féodales, étaient inférieures aux comtés[58].»
Les brevets ont multiplié les comtes et les princes, comme ils ont multiplié les ducs.
Il faut remarquer que la gradation féodale établie par la mouvance des principautés à l'égard des comtés, fut intervertie par le système qui marqua les rangs entre les dignités de prince et de comte à brevet. Les princes à brevet furent créés non par analogie avec les princes à fiefs, mais par analogie avec des princes de famille souveraine; de sorte que le titre de prince fut donné comme supérieur non seulement à celui de comte, mais même à celui de duc et de duc et pair, quoique aucune réalité n'accompagnât cet avantage de rang.
Ces brevets de prince se sont donnés à des princes nés de maisons souveraines, comme les princes lorrains, comme ceux de Luxembourg et de Foix; ou à des grands «qui ont toujours côtoyé la souveraineté par mariage et alliances de filles de rois, tels que ceux de la maison de Rohan; ou à d'autres personnages de noms illustres dont les femmes pouvaient porter hermine mouchetée, comme celles de La Trimouille, de Laval, de Rieux, de Bretagne; ou à enfin d'autres qui se sont mis en ce rang, par de grands états, rangs et faveurs qu'ils ont reçus des rois[59].»
C'est ici le lieu de parler des marquis. J'ai dit qu'il n'en existait que deux avant le règne de François Ier, le marquis de Trans et le marquis de Nesle. Catherine de Médicis vint en France en 1533, et fut mariée à Henri, fils puîné du roi, qui depuis fut Henri II. Alors arrivèrent à sa suite des marquis d'Italie; ils furent accueillis et favorisés du roi comme tout ce qui appartenait à Catherine, sa bru bien-aimée[60]. Catherine, devenue reine, ensuite régente, les combla de faveurs: plusieurs se fixèrent en France; ils prirent à la cour le rang qu'ils avaient en Italie, après les ducs, avant les comtes.