L'intérêt commun et la nature des choses ayant donné au gouvernement la suprématie sur le commandement, aux fonctions du roi l'autorité sur celle du duc, l'expérience fit remarquer que la royauté était une fonction permanente, et le commandement ducal une fonction accidentelle, qui devait perdre de son action et de son importance par ses succès mêmes, par ses victoires et les conquêtes qui en étaient le fruit. Les souvenirs de la Germanie rappelèrent que la royauté était à vie, qu'elle se donnait à des hommes d'un sang privilégié, qu'elle était presque héréditaire. Bientôt le duc-roi ou le roi-duc préféra celui de ses titres qui était attaché à la fonction permanente, prédominante, et qui, bien qu'élective, formait un patrimoine de famille, parce que l'élection n'avait à choisir qu'entre des nobles, et n'exigeait pas, comme le commandement militaire, un mérite personnel; reges ex nobilitate, duces ex virtute. Il était naturel de préférer le titre de roi qui n'excluait pas le titre de duc, parce que la noblesse n'excluait pas la valeur, au titre de duc qui ne donnait pas la nobilité royale à ceux qui ne l'avaient pas reçue avec la vie.

Dès lors se forma autour du roi une espèce de cour; elle était composée des guerriers les plus énergiques et les plus sages de ceux dont le conseil et le concours étaient nécessaires pour étendre la conquête ou la gouverner. Ne cherchez point là de propriétaires, de seigneurs, de grands, introduits par des généalogistes; n'y cherchez point de courtisans, d'hommes exercés à l'art de plaire, d'adorateurs: ce sont des égaux, des compagnons affectionnés, et dévoués à un même intérêt. Ils combattent, ils jugent, ils ordonnent avec le roi; ils voyagent, ils se promènent avec lui; ils chassent avec lui le bœuf sauvage; enfin ils dînent à sa table. Voilà la cour d'un duc-roi des Francs avant Clovis.

Dîner avec le roi était l'acte qui constituait un grand de la cour, comme depuis monter dans les carrosses. Conviva regis était le titre de sa grandeur. La loi salique, cette expression si naïve des mœurs des Francs, ce monument si curieux, si instructif, si négligemment étudié, et qui dément tant de fables imprimées concernant l'histoire des commencements de la première race, reconnaît dans le convive du roi un grand de la nation, et lui attribue des prérogatives éminentes[6]. À l'époque de la troisième rédaction de la loi salique, le titre de conviva regis s'étendit aux simples commensaux de sa maison.

Les rois, parce qu'ils avaient des amis qui formaient autour d'eux une cour libre et volontaire, avaient besoin d'une maison, c'est-à-dire d'officiers domestiques qui pourvussent à la table, au logement; ils en avaient besoin aussi pour que les soins de leur propre personne ne les détournassent pas des soins qu'ils donnaient à l'intérêt commun. Mais un petit nombre d'officiers suffisait à leurs besoins: un maréchal des logis, un maître-d'hôtel, un chambrier, un veneur, voilà tout ce qu'il fallait. De quels hommes se composait cette maison du prince? d'une partie de ses compagnons même, d'officiers que l'intérêt commun et quelque prédilection de sa part fixaient près de sa personne, et qui ajoutaient volontiers à leur service militaire un service domestique et civil. La maison était une petite portion de la noble cour de ces guerriers libres et fiers avec qui seuls le monarque pouvait se plaire, dont les hommages pouvaient seuls le flatter. C'était une poignée d'hommes de la nation appliqués au service de sa personne, c'étaient des intermédiaires placés entre celui qui portait la couronne et ceux qui l'avaient donnée, et institués afin de rendre à ceux-ci l'accès du prince facile et sa maison agréable. Il n'y avait de maison que parce qu'il y avait une cour, et pour le service de cette cour d'autant plus digne d'égards qu'elle n'était pas composée de courtisans. Ce n'était pas comme depuis où, pour former une cour, l'on a fait des maisons, et où, pour avoir des courtisans, on a fait de magnifiques valets.

De maison militaire, il ne pouvait en être question. La garde du roi, c'était l'armée même.

Nous avons vu de nos jours une cour et une maison ainsi formées dans leur principe. C'est avec des hommes et non avec des courtisans que commencent les dynasties; c'est avec des courtisans et des valets qu'elles tombent et s'anéantissent.

Après que Clovis se fut établi dans les Gaules, la cour et la maison du roi prirent un autre caractère.

La royauté, qui d'abord n'avait été qu'une place secondaire, ou un accessoire du commandement unitaire, devint une magistrature de suprême importance et bientôt d'éminente dignité. Alors on parla des droits de la couronne et de ses devoirs; alors il fallut des officiers de la couronne, des officiers à qui le roi déléguât l'exercice de l'autorité: il lui en fallait pour l'exercer dans les provinces éloignées de lui, et pour l'exercer près de lui dans les détails au-dessous de lui.

Les officiers de la maison devinrent officiers de la maison et couronne, et on en ajouta d'autres pour le gouvernement des contrées éloignées de la cour.

Le chambrier du roi (cubicularius), officier qu'il ne faut pas confondre avec le chambellan (camerarius), devint le chef des finances, en continuant son service de chambrier.