Observons que, du temps même de saint Louis, on désignait un dévot par le terme de béguin, qui n’a pas conservé cette acception. La preuve en est dans cette phrase de Joinville: «Quant le roy estoit en joye, si me disoit: Séneschal, pourquoy preud’homme vaut mieux que béguin

BÉJAUNE.Montrer son béjaune.

On dit que quelqu’un a montré son béjaune, ou qu’on lui a fait voir son béjaune, pour signifier qu’il a montré ou qu’on lui a fait voir son inexpérience, son ineptie. Béjaune est une altération de bec jaune, terme de fauconnerie par lequel on désigne, en prenant la partie pour le tout, un jeune oiseau qui n’est pas encore sorti du nid et qui a réellement le bec jaune. Comme cet oiseau ne sait rien faire, sa dénomination a été appliquée aux personnes novices et peu habiles. Dans le Roman de la Rose, la vieille dit à Belaccueil:

Si n’en savez quartier ne aulne,
Car vous avez le bec trop jaune.

Les Allemands se servent d’une pareille métaphore; ils appellent un niais, Gelbschnabel, jaune-bec.

Dans l’ancienne Université de Paris, les étudiants nouveaux venus et les régents qui débutaient recevaient le nom de béjaunes, et ils étaient soumis à payer un droit de bien-venue nommé aussi le béjaune, dont l’intendance était déférée, dans les écoles de théologie, à un individu qui prenait le titre d’abbé des béjaunes. Ce fonctionnaire devait monter sur un âne, à la fête des Innocents, parcourir la ville escorté de ses subordonnés, et faire sur eux certaines aspersions. On rapporte qu’il fut condamné en 1476, par arrêt de la Faculté, à une amende de huit sols, pour avoir mal rempli son office. On délivrait des lettres de béjaune aux clercs de la Bazoche, en attestation du service qu’ils avaient fait chez les maîtres-procureurs, lorsqu’ils voulaient eux-mêmes le devenir.

BÉLÎTRE.C’est un bélître.

C’est un misérable, un homme vil. Ce mot, qu’on croit formé du latin balatro, qui signifie gueux, coquin, parasite, s’employait autrefois pour mendiant, dans une acception qui n’avait rien de reprochable. Les pèlerins de la confrérie de Saint-Jacques, à Pontoise, avaient pris le titre de Bélistres, et les quatre ordres mendiants s’appelaient les quatre ordres de Bélistres. Montaigne a donné un féminin au mot bélître dans cette phrase remarquable (Essais, liv. III, chap. 10): «Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et bélistresse, qui nous le fait coquiner de toute sorte de gens par des moyens abjects et à quelque prix que ce soit. C’est déshonneur d’estre ainsi honoré.»

BELLE.Il l’a échappé belle.

Il a évité heureusement un danger ou un malheur. On s’étonne de l’usage qui veut qu’on écrive ici au masculin le participe échappé, qu’il faudrait écrire, dit-on, au féminin, parce qu’il se trouve précédé d’un régime de ce genre indiqué par le mot belle. Cependant cet usage ne viole pas la loi de l’accord, car le régime qu’on croit du féminin est du masculin, et le mot belle qu’on suppose adjectif de ce régime n’est l’est point. Il l’a échappé belle doit s’analyser ainsi: il l’a (le malheur) échappé belle, c’est-à-dire d’une belle manière ou bellement. Si le résultat de l’analyse était: il l’a (la chose) échappée belle, c’est-à-dire étant belle, la locution mentirait à la pensée, elle présenterait un sens différent de celui qu’elle a, à moins qu’elle ne fût entendue ironiquement. Mais ce n’est point de cette façon qu’il convient de l’entendre. Le mot belle ne se rapporte donc pas au régime du participe; il fait partie de l’adverbe bellement, dont la terminaison ment, qui, comme on sait, signifie manière, a été ellipsée, et sa fonction est de modifier le verbe. Les auteurs de la langue romane usaient ordinairement de la même ellipse, lorsqu’ils avaient à mettre des adverbes terminés en ment à la suite l’un de l’autre; ils n’en écrivaient qu’un seul dans son entier, le premier ou le dernier, à leur choix. Ils disaient, par exemple: Il l’a échappé bellement et heureuse, ou Il l’a échappé belle et heureusement; et notre expression n’est sans doute qu’un démembrement de la leur. Le grammairien Bescher pensait qu’elle pouvait être un démembrement de cette autre: Il l’a échappé bel et bien, l’adverbe bel ayant été confondu par l’orthographe avec l’adjectif belle, à cause de la ressemblance de prononciation.