Puisque le vin est tiré, il faut le boire.

C’est-à-dire, puisque l’affaire est engagée, il faut la poursuivre, il faut en courir les risques. Proverbe originairement employé comme une formule de défi entre des convives qui se piquaient de boire d’autant, ou à qui mieux mieux, et qui entendaient par là que ceux qu’ils provoquaient leur fissent raison eux-mêmes, au lieu de se faire suppléer par des champions bachiques buvant en sous-ordre; car il était quelquefois permis dans les anciennes orgies, comme dans les anciens duels, de recourir à des combattants substitués.

Cette guerre d’ivrognes, à laquelle se plaisaient beaucoup nos bons aïeux, a été décrite avec des particularités curieuses par quelques érudits de la fin du moyen âge qui en font remonter l’origine aux temps les plus reculés. Suivant eux, il n’y a pas eu de grand peuple qui n’ait fait éclater pour elle un vif et durable enthousiasme, depuis l’époque où le patriarche Noé trouva l’heureux secret de multiplier les raisins et d’en exprimer le jus. Les Hébreux, les Babyloniens, les Grecs et les Romains la regardèrent toujours comme une affaire importante et glorieuse. Mais il faut croire qu’elle fut en plus grand honneur chez les Perses, si l’on en juge par le trait de Cyrus-le-Jeune, qui prétendait fonder sur les succès qu’il y avait obtenus des titres suffisants pour être nommé roi à la place de son frère Artaxerxès-Mnémon, qu’il taxait d’être mauvais buveur. Il se croyait plus recommandable par ce singulier avantage que par tout autre, à l’exemple de Darius Ier qui, en mourant, avait ordonné de graver sur son tombeau: J’ai pu boire beaucoup de vin et le bien porter. Tant il est vrai que la vanité humaine s’attache moins à une vertu commune qu’à un vice extraordinaire!

Cyrus-le-Jeune eût obtenu ce qu’il désirait chez les Scythes, qui, au rapport d’Aristote, élisaient pour roi celui qui buvait le mieux.

Plus d’un roi électif, en Pologne, a dû en partie sa nomination au courage qu’il a montré, le verre à la main, en faisant raison aux palatins qui ont toujours passé pour d’intrépides buveurs: témoin le dicton, Boire comme un Polonais.

Boire tanquam sponsus.Boire comme un fiancé.

Cette expression proverbiale, qui signifie boire largement, se trouve dans le cinquième chapitre de Gargantua. Fleury de Bellingen la fait venir des noces de Cana, où la provision de vin fut épuisée; sur quoi l’abbé Tuet fait la remarque suivante: «Le texte sacré dit bien qu’à ces noces le vin manqua, mais non pas que l’on y but beaucoup, encore moins que l’époux donna l’exemple de l’intempérance. J’aimerais mieux tirer le proverbe des amants de Pénélope, qui passaient le temps à boire, à danser, etc. Horace appelle sponsos Penelopes les personnes livrées à la débauche.»

Aucune de ces explications ne me paraît admissible; en voici une nouvelle que je propose. Autrefois, en France, on était dans l’usage de boire le vin des fiançailles. Le fiancé, dans cette circonstance, devait souvent vider son verre pour faire raison aux convives qui lui portaient des santés; et de là vint qu’on dit, Boire tanquam sponsus et Boire comme un fiancé.

D. Martenne cite un Missel de Paris, du quinzième siècle, où il est dit: «Quand les époux, au sortir de la messe, arrivent à la porte de leur maison, ils y trouvent le pain et le vin. Le prêtre bénit le pain et le présente à l’époux et à l’épouse pour qu’ils y mordent; le prêtre bénit aussi le vin et leur en donne à boire; ensuite il les introduit lui-même dans la maison conjugale.»