Il y a une sorte de cruauté qui s’exerce plus de gaieté de cœur que par vengeance. Elle paraît appartenir au caractère des princes plus particulièrement qu’à celui des hommes d’une condition inférieure, car faire du mal est, dit-on, un plaisir de grand seigneur, et c’est pour cela qu’on appelle jeux de prince des jeux ou des amusements, dans lesquels on se met peu en peine du mal qui peut en résulter pour autrui.
Christine, reine de Suède, assistait, en 1642, à une des séances de l’Académie française, pendant que cette illustre compagnie s’assemblait chez le chancelier Séguier, qui avait concouru avec Richelieu à son établissement, et qui, pour cette raison, en avait été nommé protecteur. On lui présenta le Dictionnaire qui n’était pas encore imprimé, et le hasard voulut qu’en l’ouvrant, elle tombât sur l’expression jeux de prince, jeux qui ne plaisent qu’à ceux qui les font: ce qui lui causa quelque étonnement. Les académiciens, voyant cela, éprouvèrent de l’embarras, mais la reine ayant souri, ils firent de même, et l’expression qu’ils étaient peut-être sur le point de supprimer, fut conservée.
JEUDI.—La semaine des trois jeudis.
On propose quelquefois aux enfants, pour exercer leur intelligence dans l’étude des usages du globe terrestre, un problème qui consiste à trouver trois dates différentes et vraies du même temps, comme trois jeudis dans une semaine, à l’égard de trois personnes dont la première aurait fait le tour de la terre par l’orient et la seconde par l’occident, tandis que la troisième n’aurait pas changé de lieu.
Pour résoudre ce problème, il suffit de se rappeler que, la terre étant ronde, le soleil n’en peut éclairer à la fois toutes les parties, et que cet astre, dont la marche apparente est d’orient en occident, parcourant en 24 heures son cercle de 360 degrés, doit se montrer une heure plus tôt à un pays plus oriental de 15 degrés, deux heures plus tôt à un pays plus oriental de 30 degrés, et ainsi de suite.
Cela posé, cher lecteur, partons de Paris en idée et faisons le tour du globe d’un pas égal, vous par l’orient, moi par l’occident. Lorsque nous aurons parcouru 15 degrés chacun, vous compterez midi et je ne compterai que dix heures. Il sera midi dans l’endroit où vous vous trouverez, une heure plus tôt qu’à Paris, et dans celui où je me trouverai, une heure plus tard qu’à Paris. A 180 degrés, ou 12 fois 15 degrés, vous aurez midi, douze heures avant cette ville, et je l’aurai, douze heures après elle. Les 360 degrés ou 24 fois 15 degrés achevés, il y aura donc un jour de gagné de votre côté et un jour de perdu de mon côté. Si, à notre retour, il est jeudi par rapport à Paris, il sera vendredi par rapport à vous et mercredi par rapport à moi. Ainsi l’ami que nous reverrons pourra dire: C’est aujourd’hui jeudi; vous répondrez: C’était hier; je répliquerai: C’est demain; et ce sera là justement la semaine des trois jeudis, passée en proverbe comme synonyme de calendes grecques, pour désigner une époque chimérique à laquelle on a coutume de renvoyer, par le temps qui court, les effets des belles promesses.
Ici se présentent naturellement deux faits historiques qui paraissent avoir suggéré la première idée de la semaine des trois jeudis.—Lorsque Ferdinand Magellan eut passé, en 1519, le détroit qui porte son nom, et qu’il fut arrivé aux Indes, il se trouva un jour de différence entre son calcul et celui des Européens qui avaient fait le trajet par l’orient, et de part et d’autre on s’accusa de négligence, car la cause réelle de ce mécompte n’était pas encore connue.—Varenius rapporte qu’à Maca, ville maritime de la Chine, les Portugais comptaient habituellement un jour de plus que les Espagnols ne comptaient aux Philippines, et qu’il était dimanche pour les premiers, tandis qu’il n’était que samedi pour les seconds, quoiqu’ils fussent peu éloignés les uns des autres. Cela venait, de ce que les Portugais avaient fait le voyage par le cap de Bonne-Espérance ou par l’orient, et les Espagnols par l’occident, c’est-à-dire en partant de l’Amérique et en traversant la mer du Sud.
Rabelais est, je crois, le premier auteur qui ait parlé de la semaine tant renommée par les annales, qu’on nomme la sepmaine des trois jeudis. (Pantagruel, ch. 1.)
La semaine des deux jeudis.