JUGEMENT.Beaucoup de mémoire et peu de jugement.

Ce proverbe est dirigé contre les érudits riches du fonds d’autrui et pauvres de leur propre fonds; mais il ne veut pas dire que la mémoire soit contraire au jugement, car sans la mémoire le jugement n’existerait pas, ou du moins il deviendrait inutile; et d’ailleurs l’expérience prouve que tous les grands esprits ont possédé ces deux facultés à un degré supérieur. Il signifie simplement que le trop grand développement de la première nuit au développement de la seconde, que l’excessive abondance des idées empruntées entraîne la disette des idées propres, et qu’une science, ainsi composée d’éléments recueillis de tous côtés et presque toujours disparates, doit produire une sorte de confusion au milieu de laquelle l’esprit de justesse ne peut guère se montrer. En effet, nous voyons que ceux qui s’appliquent à cultiver leur mémoire plutôt qu’à méditer, à penser d’après les autres plutôt qu’à penser d’après eux-mêmes, perdent en esprit de réflexion ce qu’ils acquièrent en connaissances, qu’à mesure que leur mémoire s’étend leur raison se rétrécit. «Le temps qu’on emploie à savoir ce que d’autres ont pensé, dit J.-J. Rousseau, étant perdu pour apprendre à penser soi-même, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d’esprit.»

Hobbes disait plaisamment, mais avec assez de raison: «Si j’avais lu autant qu’un tel, je serais aussi sot que lui.» Or, qu’est-ce qu’un sot, si ce n’est l’homme qui a beaucoup de mémoire et peu de jugement, et qui fait briller sa mémoire aux dépens de son jugement?—C’est ce qu’exprime d’une manière aussi spirituelle qu’originale ce proverbe des Auvergnats: Jean a étudié pour être bête.

JUMENT.Jamais coup de pied de jument ne fit mal à un cheval.

Un galant homme ne s’offense point de recevoir un coup ou une injure d’une femme. Les Espagnols disent: Coces de yegua amores para el rocin. Ruades de jument sont amours pour le roussin. Les Latins disaient d’après les Grecs: Jucunda sunt amicæ dextræ verbera. Les coups d’une main amie sont doux.

JURER.Jurer sur la parole du maître.

Adopter aveuglément et soutenir les opinions d’un homme à qui l’on a pour ainsi dire soumis sa raison. L’expression latine jurare in verba magistri, dont la nôtre est la traduction, était venue par imitation de cette autre jurare in verba imperatoris, employée à Rome, dès les premiers temps de la république, pour désigner le serment que les soldats fesaient à leur général, sous la dictée de celui-ci, d’exécuter sans examen tous les ordres qu’il donnerait.

JUREUR.Jureurs de Bayeux.

On a prétendu que les Normands ne se fesaient aucun scrupule de lever la main en justice afin de rendre de faux témoignages, qu’ils étaient toujours prêts à jurer trois fois plutôt qu’une, quand il devait leur en revenir quelque profit, et qu’ils avaient tous pour devise ce mot caractéristique de l’un d’eux: J’en jurerais, mais je ne le parierais pas. Mais les Normands de Bayeux ont obtenu le renom proverbial d’être plus déterminés jureurs que les autres; et il est probable qu’ils l’ont mérité. Pourtant il n’a pas été dû uniquement à l’excellence de leur savoir-faire; il est venu surtout de ce que leur ville était autrefois abondamment pourvue de châsses et de reliques, sur lesquelles on venait solennellement jurer de tous les lieux de la Normandie. C’est sur les châsses et les reliques de Bayeux que Guillaume reçut les serments d’Harold.

JUSTICE.L’extrême justice est une extrême injure.