On avait dit avant Bacon, que le malheur produit sur l’ame vertueuse le même effet que le feu sur l’encens.

Nos pères avaient ce proverbe: Plus le safran est foulé, mieux il fleurit. Ce qui était fondé sur l’usage de fouler le terrain où l’on avait semé les oignons du safran, conformément à un précepte de Pline-le-Naturaliste auquel les agriculteurs modernes ne se conforment pas.

Le malheur se plaît à la surprise.

Le malheur fond souvent sur l’homme qui ne s’y attend pas, et il s’approche rarement de celui qui est préparé à le recevoir. D’où il faut conclure que le malheur est toujours pour les imprévoyants. Le cardinal de Richelieu prétendait qu’imprévoyant et infortuné étaient synonymes, attendu qu’on ne pouvait guère être l’un sans l’autre.

MANCEAU.Un Manceau vaut un Normand et demi.

Les Manceaux ont la réputation d’être fort enclins à la chicane, et de porter encore plus loin que les Normands les défauts attribués à ces derniers. C’est probablement de là qu’est venu le proverbe. Cependant quelques auteurs prétendent qu’il a dû son origine à un combat dans lequel les Manceaux battirent complétementles Normands plus nombreux qu’eux d’un tiers, et quelques autres assurent qu’il fait allusion à une ancienne monnaie du Maine, dont la valeur surpassait celle de la monnaie de Normandie. Le denier manceau valait un denier et demi normand.

MANCHE.C’est une autre paire de manches.

C’est une autre affaire; c’est bien différent.—On lit dans une note du livre IV, chapitre 58, de Tristan-le-Voyageur, par Marchangy: «C’était la mode, sous le règne de Charles V, de porter une espèce de tunique serrée par la taille, et nommée cottehardie, laquelle montait jusqu’au cou, descendait jusqu’aux pieds et avait la queue traînante; mais pour les personnes de distinction seulement[63], outre les manches étroites de cette robe, on y avait adapté une autre paire de manches à la bombarde, qui étaient fendues pour laisser passer tout l’avant-bras, et qui flottaient à vide jusqu’à terre. Ces secondes manches coûtaient beaucoup plus cher que les véritables, peut-être parce qu’elles ne servaient à rien. On leur doit le proverbe: C’est une autre paire de manches

Cette explication ne me paraît pas tout à fait juste. En voici une autre que je crois meilleure. Les manches étaient autrefois des livrées d’amour que les fiancés et les amants se donnaient réciproquement, et qu’ils promettaient de porter en témoignage de leur tendre engagement, ainsi qu’on le voit dans une nouvelle du troubadour Vidal de Besaudun, où il est question de deux amants qui se jurèrent de porter manches et anneaux l’un de l’autre. Ces livrées adoptées pour être le signe de la fidélité, devinrent en même temps celui de l’infidélité. Quand on changeait d’amour, on changeait aussi de manches; souvent même il arrivait que celles qu’on avait prises la vielle étaient mises au rebut le lendemain, et il y eut tant d’occasions de dire c’est une autre paire de manches, que cette expression fut proverbiale en naissant.

Il y a un vieux dicton populaire qui confirme cette explication; le voici: On se fait l’amour, et quand l’amour est fait, c’est une autre paire de manches.