OFFENSEUR.L’offenseur ne pardonne jamais.

Ce proverbe, traduit de l’italien Chi offende non perdona mai, se retrouve dans cette réflexion de Tacite: Proprium humani ingenii est odisse quem læseris (Agricol. vita, no 41). C’est le propre de la nature humaine de haïr celui qu’on a offensé. Le même écrivain remarque que les causes de la haine sont d’autant plus violentes qu’elles sont injustes: Odii causæ acriores quia iniquæ (Annal., lib. I, c. 33). Sénèque avait dit avant Tacite: Hoc habent animi magnâ fortunâ insolentes quòd læserint et oderint (De irâ, lib. II, c. 33). Le vice des hommes rendus insolents par une grande fortune est de joindre la haine à l’offense.

C’est pour cela que Voltaire écrivait à quelqu’un qui avait eu des torts graves envers lui: Je vous demande pardon de vous être moqué de moi.

OGRE.Manger comme un ogre.

Manger excessivement. La Monnoye a fait dériver le mot ogre du grec ἀγρίος, sauvage, féroce. Un savant de ma connaissance m’en a indiqué une autre origine très curieuse: il le croit tiré de la Bible, et formé de Og rex, Og roi de Basan, qui fut vaincu à Edréhi, et exterminé avec tous les siens par Moïse. Ce terrible Og, dit le Deutéronome (ch. III, v. 11), était demeuré seul de la race des Réphaïms ou des géants. Son lit, que l’on montrait dans Rabba, ville des enfants d’Amnon, avait une longueur de neuf coudées et une largeur de quatre.

Je mets de côté plusieurs étymologies de même farine pour arriver plus vite à la véritable donnée par M. de Walckenaer. Suivant lui, les ogres sont les Oïgours ou Igours, dont il est fait mention dans Procope, dès le VIe siècle (De bello Vandalico, lib. I, c. 4). C’était une race turque, originaire du centre de l’Asie, et célèbre par sa férocité parmi les Tartares féroces. Quelques Oïgours pénétrèrent en Europe avec les autres Tartares, se fixèrent en Crimée, et se servirent d’une langue appelée lingua ougaresca par les commerçants italiens qui les fréquentèrent les premiers. D’autres tribus, jointes aux Madgiars partis des bords du Wolga, allèrent s’établir dans la Dacie et la Pannonie. On les désigna alors sous le nom de Hunni-Gours, et leur nouveau pays prit le nom de Hunni-Gourie. Ces dénominations se changèrent dans la suite en celles de Hongrois et de Hongrie. Les Hongrois, au IXe siècle, sont les Oïgours, et dans les écrits en langue romane du XIIe et du XIIIe siècle, ce sont les Ogres. Qu’on ouvre le dictionnaire de la langue romane au mot Ogre, et l’on y trouvera pour synonyme le mot Hongrois; il n’y a rien de plus certain ni de mieux prouvé que cette origine. Ces Hongrois, ces Hunni-Gours ou ces Oïgours, firent deux irruptions en France dans le Xe siècle; ils parcoururent la Lorraine, la Bourgogne, et se répandirent jusqu’aux environs de Toulouse, incendiant les villes, pillant les monastères, outrageant les vierges, massacrant les hommes et emmenant les enfants en captivité. Les horreurs qu’ils commirent, et auxquelles l’imagination ajoutait encore, imprimèrent la terreur à des esprits imbus de mille superstitions; et cette terreur les fit regarder comme des êtres hideux, épouvantables et stupides, qui avaient faim de chair humaine. Les conteurs de profession, les auteurs du Mabinogion[69], et après eux les bonnes vieilles et les nourrices, employèrent dans leurs fictions les Oïgours ou les Ogres au lieu de bêtes féroces, comme le principal ressort de terreur.

OIE.L’oie de la Saint-Martin.

L’Église romaine a eu autrefois jusqu’à trois carêmes, celui d’avant Pâques qu’elle a conservé, et deux autres qu’elle a supprimés: l’un de ces derniers précédait Noël, et commençait le 12 novembre, lendemain de la fête de Saint-Martin. Cette fête était alors consacrée, comme l’est aujourd’hui le mardi-gras, aux réjouissances et aux festins, et l’oie rôtie, qui fesait le régal de nos bons aïeux, figurait sur toutes les tables. L’oie a été remplacée depuis par le dindon, oiseau indigène du Paraguay, importé en Europe par les jésuites au XVIe siècle; cependant son règne n’est pas encore passé. Les artisans, dans beaucoup d’endroits, sont restés fidèles à l’usage de se réunir en famille pour manger l’oie de la Saint-Martin.

J. C. Frohman a écrit en latin, sur cet antique usage, un savant traité qui a pour titre: Tractatus curiosus de ansere Martiniano, Lipsiæ, 1720, in-4o.