Ce sacrifice de l’avenir au présent, est un calcul faux et funeste. Écoutons Bossuet: «Quelle honte, s’écrie-t-il, quelle infamie, quelle ruine dans les fortunes, quels déréglements dans les esprits, quelles infirmités dans les corps n’ont pas été introduites par l’amour désordonné des plaisirs!... Les tyrans ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s’y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux inconnus au genre humain; et les médecins nous enseignent d’un commun accord que ces funestes complications de symptômes et de maladies qui déconcertent leur art, confondent leurs expériences et démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs.»
Saint Augustin, peignant les suites fâcheuses de la volupté, compare les plaisirs aux racines des ronces. Ces racines, dit-il, sont douces et on les manie sans être piqué, mais c’est de là que vient ce qui pique. Lenes sunt et radices spinarum. Si quis eas contrectet non pungitur; sed quo pungeris inde nascitur.
La volupté, disent quelques sages, doit être dans la vie, à l’égard de nos actions, comme un grain de sel qui les assaisonne et qui n’y peut entrer avec excès sans tout gâter.
Sénèque fait cette excellente recommandation: Sic præsentibus utaris voluptatibus ut futuris non noceas. Usez des voluptés présentes de manière à ne pas nuire aux voluptés futures.
La sagesse nous a été donnée principalement pour ménager nos plaisirs. (Saint Evremond.)
VIEILLESSE.—Tout le monde désire la vieillesse, et tout le monde la maudit après l’avoir obtenue.
Proverbe qui se trouve dans Cicéron: Optant senectam omnes, adepti despuunt (de Senect., ch. II).
VIERGES.—Amoureux des onze mille vierges.
On appelle ainsi celui qui devient amoureux de toutes les femmes qui s’offrent à sa vue.—Cette expression rappelle la légende des onze mille vierges. Voici ce que dit M. Salgues sur cette légende, qui passe aujourd’hui pour apocryphe: «Croyez-vous que sainte Ursule soit partie de Londres pour la Basse-Bretagne, avec onze mille vierges qui devaient épouser les onze mille soldats du capitaine Conan, son fiancé, et peupler le pays? Croyez-vous qu’une tempête miraculeuse les ait jetées dans les bouches du Rhin, et qu’elles aient remonté le fleuve jusqu’à la ville de Cologne, alors occupée par les Huns, qui servaient l’empereur Gratien? Croyez-vous que ces impertinents aient voulu leur faire la cour un peu trop brusquement, et qu’irrités d’être repoussés avec trop de fierté, ils les aient mises à mort pour leur apprendre à vivre? Nos bons aïeux le croyaient certainement, puisqu’ils célébraient annuellement, le 22 octobre, la fête de ces chastes héroïnes. Mais comme il n’est rien dans le monde sans contradiction, des critiques sourcilleux et difficiles ont contesté la vérité de ces récits. Ils ont fait d’abord observer que le nombre de onze mille vierges était un peu fort, qu’on aurait eu de la peine à les trouver dans les meilleurs temps du christianisme, et que le martyrologe de Wandelbert, composé en 850, et l’un des plus estimés des connaisseurs, n’en a porté le nombre qu’à mille, ce qui est encore beaucoup. Ensuite, ils ont soutenu qu’il fallait pousser la réduction encore plus loin, et ils ont porté l’esprit de réforme jusqu’à effacer d’un trait de plume dix mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf vierges; de sorte qu’ils n’en ont voulu accorder que onze, ce qui doit laisser beaucoup de places vacantes en paradis. Ils se sont autorisés d’une inscription qu’ils ont interprétée à leur manière: Sancta Ursula et XI. M. V. Ceux qui tiennent pour les onze mille vierges ont traduit: Sainte Ursule et onze mille vierges. Mais nos critiques assurent que cette interprétation est fautive et erronée, et veulent que l’on traduise: Sainte Ursule et onze martyres vierges. Pour appuyer leur prétention, ils citent un catalogue de reliques tiré du Spicilège du père D. Luc d’Acheri, dans lequel on lit: De reliquiis SS. undecim virginum; des reliques des onze vierges.
Réduire ainsi onze mille vierges à onze, c’est déjà beaucoup. Cependant d’autres critiques, plus sévères encore, ont prétendu enchérir sur les premiers, et porter la soustraction bien plus loin; car ils ne veulent absolument que deux vierges. Ils protestent qu’on a très mal lu les anciens martyrologes qui portaient: SS. Ursula et Undecimilla virg. mart., c’est-à-dire SS. Ursule et Ondecimille, vierges, martyres. Des copistes ignorants ont pris un nom de femme pour un nom de nombre, et se sont imaginé que Undecimilla était une abréviation de undecim millia.