Uno pro puncto caruit Martinus asello.
Martin, pour un seul point, perdit son asello.

Ce qui revenait à cette formule de l’antique jurisprudence des Romains: Qui cadit virgulà, caussâ cadit; et comme asello signifie également un âne, l’équivoque donna lieu au dicton: Pour un point Martin perdit son âne.

Quelques parémiographes, jugeant cette explication trop recherchée, prétendent qu’il faut dire: Pour un poil Martin perdit son âne, et ils fondent leur opinion sur celle de Nicot qui dit dans son Dictionnaire: L’âne d’un nommé Martin avait été perdu ou volé à la foire. Notre homme, en le cherchant, apprit qu’un particulier venait d’en trouver un, et, comme il ne douta point que ce ne fût le sien, il courut le réclamer; mais celui qui l’avait trouvé demanda: De quelle couleur est le poil de la bête?—Il est gris, répondit le réclamant.—Non, répliqua l’autre, il est noir. Et c’est ainsi que pour un poil Martin perdit son âne.

La véritable origine est la première que j’ai rapportée, et ce qui le prouve, c’est qu’en Italie, d’où nous est venu le dicton, on dit aussi: Per un punto Martin perse la cappa, pour un point Martin perdit la chape, c’est-à-dire la dignité abbatiale dont la chape était l’insigne.

On a tort de dire: Faute d’un point Martin perdit son âne, au lieu de pour un point, etc. Cette variante qui fausse l’explication que j’ai donnée, ne se trouve pas dans les vieux recueils. Évidemment elle est moderne.

Être comme l’âne de Buridan.

C’est être tout-à-fait indécis entre deux partis ou deux avantages offerts.

Jean de Buridan, né à Béthune en Artois, célèbre dialecticien du quatorzième siècle, voulant prouver que, si les bêtes ne sont point déterminées par quelque motif externe, elles n’ont pas la force de choisir entre deux objets égaux, avait imaginé un argument sophistique dans le genre du crocodile[8] des stoïciens, afin de soutenir sa thèse avec succès contre toutes les objections. Il supposait un âne également pressé de la soif et de la faim, entre un seau d’eau et une mesure d’avoine faisant la même impression sur ses organes. Ensuite il demandait: que fera cet animal? Si ceux qui voulaient bien discuter avec lui cette grave question répondaient: il demeurera immobile; le docteur répliquait: il mourra donc de soif et de faim entre l’eau et l’avoine. S’ils lui disaient, au contraire: il ne sera pas assez bête pour se laisser mourir; sa conclusion était: il se tournera donc d’un côté plutôt que d’un autre; il a donc le libre arbitre. Son raisonnement embarrassa tous les philosophes du temps, et son âne, devenu fameux parmi ceux des écoles, obtint les honneurs du proverbe.

Spinoza (Éthiq., part. 2, p. 89) parle de l’ânesse au lieu de l’âne de Buridan, et il avoue sans façon qu’un homme qui serait dans le cas de cette bête, mourrait de faim et de soif. Montaigne (Ess., liv. II, chap. 14) exprime la même opinion. «Qui nous logerait, dit-il, entre la bouteille et le jambon avec un égal appétit de boire et de manger, il n’y aurait sans doute remède que de mourir de soif et de faim, n’y ayant aucune raison qui nous incline à la préférence.»

Bayle trouve ce raisonnement absurde, et le réfute ainsi: «L’homme a deux moyens de se dégager des piéges de l’équilibre. L’équilibre ne le ferait pas demeurer dans l’inaction, comme Spinoza le prétend; il y a le remède de penser qu’il ne dépend pas des objets: 1º je veux préférer ceci à cela, parce qu’il me plaît d’en user ainsi; 2º il pourrait agir en tirant ce qu’il a à faire à la courte-paille.»