L'auteur des Matinées sénonoises rapporte qu'un Wisigoth arien, nommé Agilane, disait un jour sérieusement à Grégoire de Tours qu'on peut choisir sans crime telle religion que l'on veut, et que c'était un proverbe de sa nation qu'en passant devant un temple païen et devant une église chrétienne il n'y avait point de mal à faire la révérence devant l'un et devant l'autre. Ce Wisigoth, faisant son offrande à saint Michel, n'aurait sûrement pas oublié l'estafier du bienheureux.

On dit aussi, pour caractériser ces gens qui savent se ménager des intelligences dans le parti des bons et dans le parti des méchants, qu'ils ont des amis en paradis et en enfer.

Les gens riches ont beaucoup d'amis.

Salomon l'a dit: Amici divitum multi (Prov., XIV, 20), et sans doute Salomon n'a pas été le premier à le dire; car, dans les siècles les plus reculés aussi bien que dans le nôtre, on a considéré l'amitié comme un commerce d'intérêt dans lequel on n'entre qu'à proportion du profit qu'on en retire. La même raison a donné lieu à cet autre proverbe non moins ancien: Les pauvres n'ont point d'amis.

Les amis par intérêt sont des hirondelles sur les toits.

On sait que les hirondelles, aux approches de la froide saison, se rassemblent sur les toits pour s'envoler en troupe dans un plus doux climat. Il en est de même des amis intéressés, toujours prêts à s'éloigner des personnes qui tombent dans l'adversité, et à se rapprocher de celles que la fortune favorise. Ils n'aiment que par rapport à eux-mêmes, et ne placent jamais leur amitié vénale qu'au service des gens heureux qui peuvent la payer.

Un homme mort n'a ni parents ni amis.

Ce proverbe se trouve dans le sirvente que Richard Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, composa pendant sa captivité en Autriche. La meilleure explication qu'on en puisse donner est dans le passage suivant du discours du père Aubry à Atala: «Que parlez-vous de la puissance des amitiés de la terre? Voulez-vous, ma chère fille, en connaître l'étendue? Si un homme revenait à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu'il fût reçu avec joie par ceux-là même qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire; tant on forme vite d'autres habitudes, tant l'inconstance est naturelle à l'homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis!»

Les vers suivants, extraits d'une pièce charmante de M. V. Hugo, A un voyageur, reviennent aussi au proverbe et sont dignes de figurer à côté du beau passage de Chateaubriand. Je dirai plus, car la justice l'exige, c'est qu'ils lui sont supérieurs par le charme et l'originalité de leur expression poétique.

Combien vivent joyeux qui devraient, sœurs ou frères,