Cela se dit lorsqu'un bien qu'on espérait voir venir à soi arrive à quelque ami. Je ne sais si c'est pour exprimer une consolation sincère ou pour déguiser un regret égoïste que ce bien ait changé de direction. On peut admettre tantôt l'une et tantôt l'autre interprétation de ce proverbe, selon le caractère des gens qui l'emploient ou de ceux auxquels on l'applique.—S'il faut en croire La Rochefoucauld, «le premier mouvement de joie que nous avons eu du bonheur de nos amis ne vient ni de la bonté de notre naturel, ni de l'amitié que nous avons pour eux: c'est l'effet de l'amour-propre qui nous flatte d'être heureux à notre tour, ou de retirer quelque utilité de leur bonne fortune.»

Il est bien sûr que l'amour-propre, c'est-à-dire l'amour de soi, comme l'entend La Rochefoucauld, est le principal mobile des sentiments et des actions de l'homme. Mais ici l'amour-propre n'agit pas seul. Il y a aussi l'influence de l'inclination que nous avons pour ceux avec qui nous vivons et pour tous les objets qui nous environnent, inclination toujours jointe avec les passions, comme l'a remarqué Malebranche, et je crois que les réflexions suivantes de ce philosophe offrent une explication plus exacte, surtout plus morale, du proverbe. «Afin que l'amour naturel que nous avons pour nous-mêmes n'anéantisse pas et n'affaiblisse pas trop celui que nous avons pour les choses qui sont hors de nous, et qu'au contraire ces deux amours que Dieu met en nous s'entretiennent et se fortifient l'un l'autre, il nous a liés de telle manière avec tout ce qui nous environne, et principalement avec les êtres de même espèce que nous, que leurs maux nous affligent naturellement, que leur joie nous réjouit, et que leur grandeur, leur abaissement, leur diminution, semblent augmenter ou diminuer notre être propre. Les nouvelles dignités de nos parents et de nos amis, les nouvelles acquisitions de ceux qui ont le plus de rapport à nous, semblent ajouter quelque chose à notre substance. Tenant à toutes ces choses, nous nous réjouissons de leur grandeur et de leur étendue.» (Recherche de la vérité, liv. IV, ch. XIII.)

Il vaut mieux perdre un bon mot qu'un ami.

C'est une leçon adressée aux malins railleurs qui, à l'exemple du poëte dont parle Horace, se livrent à leur gaieté caustique sans épargner personne, pas même leur ami.

Dummodo risum

Excutiat sibi, non hic cuiquam parcet amico.

(I, Sat. IV.)

Quintilien a dit dans ses Institutions oratoires, liv. VI, ch. III: «Lædere nunquam velimus, longeque absit propositum illud: potius amicum quam dictum perdidit. Tâchons de ne jamais blesser, et repoussons loin de notre esprit tout ce qui tendrait à nous faire appliquer ce dicton: Il a mieux aimé perdre un ami qu'un bon mot.»

Un proverbe espagnol, par une métaphore très-remarquable, assimile à l'oiseau de proie l'homme qui fait de son ami la victime de ses cruelles railleries: «Reniego del amigo que cubre con las alas y muerde con el pico. Fi de l'ami qui couvre des ailes et déchire du bec!»

Salomon a dit: Homines derisores civitatem perdunt. (Prov., XXIX, 8.) Les hommes railleurs[9] perdent la cité,» et Bacon, dans les réflexions qu'il a faites sur cette maxime, a très-bien signalé ce genre d'esprit dérisoire et moqueur.