--La Langue muette, cache-toi bien, car si l'on devine que tu es Sougraine, tu seras poursuivi comme le caribou de la forêt par le chasseur implacable...

Puis:

--Elle est méconnaissable, cette malheureuse Elmire, sous ses riches vêtements de dame.... Je ne peux cependant pas les laisser périr dans les flammes; il faut que je les sauve encore... Ils me tueront ensuite, mais n'importe, j'aurai fait mon devoir.

Une nuit entre autres il ne cessa de parler.

A ce nom de Sougraine une foule de pensées assaillirent l'esprit d'Ida. Elle se souvint de l'histoire lamentable racontée par le siou, le soir du bal et de l'évanouissement de madame D'Aucheron. Léontine, elle, avait des frémissements de terreur. Elle entrevoyait la vérité à travers le sombre tissu des événements, comme à travers des ombres flottantes on aperçoit une lumière encore vague... Elle avait peur de comprendre, de voir trop nettement dans ces mystères redoutables. Et pourtant quelque chose lui disait qu'il y avait un mensonge dans ce qu'elle avait entendu; qu'elle n'était pas l'enfant du crime, et que sa délivrance et son salut sortiraient de la ruine des siens. Elle aurait bien voulu épancher ses craintes et ses frayeurs dans l'âme de son amie, mais elle n'avait pas le droit de parler.

Elle passa une partie de cette nuit en prière. Ida, remarquant son extrême inquiétude et sa tristesse amère, s'unissait à elle pour prier.

IV

Quelque temps après, l'Abénaqui, fort tranquille en apparence, savourait un verre de whiskey en songeant au blessé de St. Raymond, dans un des nombreux estaminets de la basse ville. Il était seul. Plusieurs jeunes gens entrèrent et, debout près du comptoir, se firent verser à boire.

--Savez-vous la nouvelle? demanda l'un d'eux.

--Non, quelle nouvelle?