La causerie ne fut pas longue, et tous ces hommes durs à la fatigue, rudes au travail, s'endormirent d'un profond sommeil, dans leur hutte de bois rond, sur des rameaux de sapin. Seul, Sougraine fut longtemps avant de clore les paupières, tant son esprit était cruellement tourmenté.
Les hommes de chantier partirent dès le point du jour. La première chose qu'ils apprirent en arrivant à Notre-Dame-des-Anges fut le retour de Sougraine.
--Il est à Québec, assurait-on. Il a été reconnu. Les gazettes annoncent une récompense de la part du gouvernement à celui qui l'arrêtera.
--Parions, s'écria Audet, que c'est lui que nous avons rencontré, dans la cabane à billots, la nuit dernière.... Je m'explique sa frayeur, maintenant.... Si nous avions pu deviner!
Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répandit dans la paroisse, que Sougraine se cachait dans un chantier abandonné, sur le bord de la rivière Batiscan, à quelques milles seulement dans la forêt, et l'on organisa une expédition pour l'aller surprendre.
Sougraine prévit ce qui devait arriver. Vers le soir il sortit de la cabane et, marchant avec une grande précaution, il suivit le cours de la rivière pendant quelques arpents. Il s'arrêta près d'un amas de racines et de branches, reste d'un arbre arraché du sol un jour de tempête, attendant en ce lieu que les ombres fussent assez épaisses pour lui permettre de fuir sans être aperçu. Il venait de se réfugier en cet endroit, quand il entendit des voix et un bruit de raquettes sur la neige durcie. Quelques instants après il vit, dans la pénombre, un groupe noir qui s'avançait sur le lit gelé de la rivière. Les voix devenaient plus distinctes.
--Il ne nous échappera pas, s'il est encore dans la cabane, disait l'un de ceux qui approchaient.
--Nous ferions mieux d'attendre, dit un autre; il peut nous voir arriver.
Et la troupe s'arrêta.
--Nous n'allons pas rester ici, plantés comme des piquets, au beau milieu de la neige, repartit une voix.