Il voulut reculer sans faire crier la neige, sans faire craquer une branche, car le moindre bruit pouvait attirer l'attention des hommes ou exciter la bête dont il profanait l'asile. Au premier mouvement qu'il fit, un rameau sec cassa, et l'animal gronda plus fort.

Une sueur abondante et glacée coulait maintenant sur ses membres, et des transes amères torturaient son âme. Devant lui, un fauve cruel et affamé, irrité d'être dérangé dans sa retraite, derrière, des hommes qui le guettaient pour lui faire expier une faute que le repentir avait sans doute effacée depuis longtemps. Alternative épouvantable! Les hommes sans pitié le conduiraient à l'échafaud, la bête le dévorerait tout vif... Après tout, s'il ne bougeait plus, s'il demeurait là, immobile comme un cadavre, l'animal l'oublierait peut-être, ou lui pardonnerait de l'avoir troublé dans son repaire. Mais il ne pourrait pas rester là longtemps: il y mourrait. Il fit un nouveau mouvement de recul.

--Avez-vous entendu? demanda quelqu'un de la bande.

--Oui, un grondement sourd qui sortait de là, fit un autre, en montrant l'arbre arraché qui leur servait d'abri.

--Il se pourrait qu'un ours y fut caché. Baptiste Lanouette en a tué un pas bien loin d'ici, l'hiver dernier.

Un nouveau grognement sortit du repaire et tous s'éloignèrent subitement.

--Sougraine aussi sortit de son gîte. L'ours poussa un cri féroce mais n'osa pas le suivre. Ces animaux-là ne marchent guère sur la neige molle. Ils s'enferment l'automne dans un arbre creux ou se cachent sous un tas de branches, d'où ils ne sortent que le printemps pour se mettre en quête de leur nourriture.

Quand l'obscurité fut assez épaisse, Sougraine prit le chemin des habitations, marchant d'abord avec peine à cause de l'engourdissement de ses pieds, et titubant comme un homme ivre. La nuit était avancée quand il arriva aux premières maisons. Tout reposait dans un calme profond, seul le coeur troublé du malheureux fugitif s'agitait convulsivement dans cette paix universelle.

VIII

Un missionnaire de l'ouest venait d'arriver à Québec. Il se nommait François-Xavier Blanchet, était natif de l'une de nos jolies paroisses de la rive sud. Il se consacrait aux missions des côtes du Pacifique depuis sa jeunesse. Il pouvait avoir cinquante ans. Il était grand, un peu courbé par l'habitude des longues marches dans les montagnes, plein de zèle pour le salut des hommes et doué d'une énergie indomptable. Il avait pour devise: Quand on veut on peut. Il fut vite au courant des nouvelles qui défrayaient la ville depuis quelques jours. On lui demanda s'il n'avait pas, par hasard, rencontré Sougraine, autrefois, dans ses pérégrinations. Il ne se souvenait pas de lui. Mais quand on lui parla de la Longue chevelure, il n'écouta plus avec la même indifférence. Il avait beaucoup entendu parler de ce fier sioux que les siens voulurent un jour mettre à mort. Il savait sa vie aventureuse, ses actions chrétiennes, sa condamnation à mort et sa délivrance par deux vieillards convertis. Il exprima le désir de le voir.