--Vous n'êtes pas d'ici? risqua-t-elle, de sa voix cassée.
--Non, répondit l'Indien, on n'est pas d'ici...
--Allez-vous loin?
--Oui, on va loin...
Elle s'approchait avec son morceau de pain. Sougraine avait envie de se reculer. Il sentait comme un fer rouge le regard inquisiteur de cette vieille femme. Elle s'avançait toujours tenant un morceau de pain à la main. Soudain elle s'écria, d'une voix terrible, pleine de colère et de douleur...
--Sougraine, qu'as-tu fait de ma fille?
L'abénaqui, terrifié, ne songea pas même à fuir. Il tomba à genoux.
--Pardon, dit-il, pardon!
La vieille femme était presque belle dans son indignation...
--Sougraine, tu m'as ravi mon enfant, ma fille bien-aimée, mon Elmire que j'aimais tant!... tu l'as déshonorée,... tu l'as perdue aux yeux de Dieu et des hommes... Sougraine, je pleure depuis plus de vingt ans, et c'est par ta faute!... J'aurais été heureuse, moi, avec mon Elmire! J'étais pauvre, mais nous autres, les pauvres, nous nous contentons de peu... c'est bien le moins qu'on nous laisse nos enfants! Tu ne sais pas toutes les larmes que peut verser une mère à qui l'on enlève sa fille chérie!... toutes les nuits qu'elle passe dans les angoisses! toutes les malédictions qu'elle appelle sur la tête du ravisseur! Où est-elle, ma fille, Sougraine, dis, où est-elle?... Elle est morte sans doute. Tu l'as peut-être tuée... On dit que tu sais tuer les femmes, toi...