Audet se mit à genoux et pria quelques minutes, les bras appuyés sur sa chaise, le dos au poêle qui chantait son monotone refrain. Il se coucha et la vieille, ayant éteint la lampe fumeuse, se jeta à genoux à son tour et pria longtemps. Ensuite elle ouvrit la huche, reprit le morceau de pain et l'alla donner à Sougraine.
--Sauvez-vous, dit-elle.
Elle lui ouvrit la porte tout doucement, tout doucement. Il était profondément touché. Il fouilla son gousset et tira un rouleau de billets de banque.
--Voici, dit-il, de l'argent qui vient de votre fille, Sougraine vous le donne, il n'en veut plus, que Dieu ait pitié de lui...
La mère Audet repoussa la main, et les billets tombèrent sur le plancher nu de la pauvre habitation.
--Ta fille te doit bien cela, reprit Sougraine; garde tout...
Il sortit ému, épouvanté, et prit le chemin qui longeait la rivière.
La mère Audet se jeta sur son lit et s'endormit en priant. Pendant son sommeil des larmes coulaient lentement sur ses joues ridées...
Sougraine s'enfuit en mangeant le pain que lui avait donné la charité chrétienne, et, quand le jour approcha, il monta sur un fenil pour y passer la journée. Il était tombé une légère couche de neige, qui recouvrait, comme un tapis d'une éclatante blancheur, les maisons, les granges, les routes et les champs. Maintenant, au ciel devenu clair, s'allumaient d'étincelantes étoiles, et sur les forêts noires bordant l'horizon, le disque de la lune à son premier quartier brillait comme les cornes de feu de quelqu'animal étrange noyé dans un océan d'azur. L'indien ne songea point aux traces que ses pieds avaient laissées sur la neige.
Un petit garçon vint à la grange, de bon matin, pour faire le train. Dans nos campagnes on charge les enfants de cette importante fonction. Il arrive que ceux-ci, faute d'expérience, donnent aux animaux une nourriture insuffisante ou mal proportionnée, négligent d'aérer les étables qui, le printemps venu, se transforment en infirmeries ou en musées de squelettes vivants. Ensuite, nos braves cultivateurs sont étonnés de la malechance qui les poursuit, et se demandent comment il se fait qu'ils perdent tant d'animaux et que leur bétail ne rapporte rien.