L'honorable M. Le Pêcheur vint alors s'asseoir près de l'avocat de la couronne et parut suivre la cause avec beaucoup d'intérêt. Les gens remarquèrent avec surprise le plaisir qu'il paraissait éprouver en voyant la souffrance du témoin. Plusieurs s'en indignèrent. On fit raconter à madame D'Aucheron ses amours avec l'abénaqui alors qu'elle était jeune fille, sa fuite de la maison paternelle, ses pérégrinations nombreuses. Elle parlait bas et à chaque instant on la suppliait de parler plus haut. Ce n'était pas assez de raconter ses hontes, il fallait même les raconter à haute voix. La pudeur n'avait plus le droit de jeter son voile mystérieux sur ces confidences. Souvent la pauvre femme hésitait. Elle balbutiait des aveux qu'elle était tentée de cacher. Elle n'avait que seize ans lorsqu'elle partit avec l'accusé. Elle le connaissait depuis deux ans déjà....
--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des relations avec le prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore si sa femme le savait. Nous sommes partis secrètement. Nous avons passé la première nuit dans une grange, à St. Ubalde, et le lendemain, nous étions à Batiscan. Il ne m'avoua la mort de sa femme qu'au lac Mégantic. Chez M. Deveau, à Batiscan, il me dit qu'elle était aux Trois-Rivières avec ses enfants. Il avait dit la même chose à ma mère. Nous traversâmes le fleuve en canot, puis, nous nous acheminâmes, à pied, vers Richmond où nous devions prendre le train. Il affirmait que nous allions à la recherche de sa femme... Dans la gare de Richmond j'entendis des gens qui disaient qu'un sauvage enlevait une jeune fille et qu'il fallait l'arrêter. Je prévins Sougraine et il se cacha pendant quelques jours dans le bois. Puis, quand il revint nous partîmes pour nous rendre au lac Mégantic où nous passâmes huit jours, chez un monsieur Beaulé. Il nous dit alors que sa femme était morte...
Il m'a parlé de la traversée du fleuve qu'il avait faite avec sa famille. Il m'a dit que sa femme avait voulu faire chavirer le canot et qu'il l'avait suppliée de le laisser rendre à terre pour l'amour de ses enfants. A terre, il prépara le souper et pria sa femme de venir manger. Elle prit un aviron et le lui brisa sur le dos. Elle était ivre. Il est ensuite allé choisir du bois pour faire un aviron, après avoir défendu à ses enfants qu'il avait placés sur une grosse roche, de suivre leur mère quand même elle irait les chercher. A son retour les enfants lui dirent que leur mère avait voulu les battre avec un bâton, puis qu'elle s'était éloignée en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui qui m'a conté cela.
Nous avons continué notre route vers les Etats-Unis.
Transquestionnée par M. Lemieux, elle répondit:
Pendant que nous étions au lac Mégantic, mon père est venu avec un autre homme pour me chercher. Il a donné la main à tout le monde, à Sougraine comme aux autres. Il lui a demandé s'il avait objection à me laisser partir, et l'accusé a répondu que non. Lorsque mon père m'a demandé de retourner chez nous, j'ai refusé en disant que j'avais honte, que je serais montrée du doigt comme une chienne....
Il y eut un mouvement de surprise... Le mot sonnait mal. On la regardait avec curiosité.
Madame D'Aucheron paraissait horriblement souffrir. Son regard avait quelque chose de vague et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantôt vive et saccadée, tantôt hésitante et embarrassée décelait un grand trouble intérieur. Il lui venait des rougeurs de honte sur les joues et aussitôt après, des pâleurs d'effroi.
Le substitut du Procureur lui demanda si le prisonnier ne lui avait jamais dit comment était morte sa femme.
Elle se leva vivement: