Il venait de comprendre les suites terribles que pouvaient avoir cet oubli... Il était trop tard. Il n'y avait plus qu'à attendre le hasard des événements, la sagesse des hommes, ou la justice de Dieu. Il fut longtemps plein de tristesse et puis, afin d'éviter les dangers d'une accusation redoutable dont il serait toujours difficile de se laver, il s'en alla vers des régions lointaines.
Il eut tort de ne pas avouer franchement les causes de la mort de sa femme et les circonstances dont elle fut environnée. La franchise est encore la meilleure défense d'un accusé. Mais quand on connaît le caractère timide et craintif du sauvage, l'idée étrange qu'il se forme de nos tribunaux, son horreur instinctif de la prison, son effroi de tous ces apprêts solennels de la justice, on n'est pas surpris de le voir se compromettre par des explications inexactes...
C'est là l'histoire vraie du crime de Sougraine, et qui se déduit naturellement des témoignages rendus.
Un murmure approbateur accueillit les paroles du jeune avocat.
Alors M. Amyot se leva à son tour. On était avide de voir comment il rétablirait l'accusation et pourrait détruire l'effet produit par son habile confrère. On le savait un redoutable jouteur aux luttes de la parole. Il repassa, en les commentant les témoignages que l'on venait d'entendre et s'écria en terminant:
--L'accusé voulait vivre avec la jeune fille qu'il avait introduite sous sa tente, contre la morale et la justice, mais la présence de l'épouse légitime devenait un embarras, et il fallait qu'elle disparût. En effet elle disparaît, et désormais le bonheur coupable ne sera plus troublé. Elle disparaît, mais Dieu qui se joue des projets des hommes, veut qu'un jour, longtemps après le crime, à trente lieues de l'endroit où pour la dernière fois les accents plaintifs de la victime ont été entendus, on trouva sur le rivage un cadavre que la vague y avait apporté. Une corde est nouée autour du cou bleuâtre de ce cadavre sans nom qui vient l'on ne sait d'où..... ce cadavre c'est celui de la femme de l'accusé, cette corde qui lui serre le cou, c'est une corde qui servait de ceinture à l'accusé. La dernière fois qu'ils ont été vus, la victime et l'accusé, ils étaient ensemble. Ils burent, s'injurièrent et se battirent odieusement.... L'homme, le mari infidèle partit, mais il revint seul, au milieu de la nuit... Que se passa-t-il alors entre la femme délaissée et lui, dans les ténèbres, sur les rivages déserts?... Ce cadavre retrouvé avec une corde au cou trahit le secret des ombres et révèle un crime qui demande un châtiment!
Sougraine écouta, la tête basse, cet appel à la vengeance des hommes. Tout le monde le regardait pour deviner ce qui se passait en lui.
Le juge s'obstina à voir un crime où il n'y avait peut-être qu'un accident, et son adresse porta quelque peu le trouble dans l'esprit des jurés qui se retirèrent pour délibérer. Ils passèrent la nuit en discussion. Le lendemain, à l'ouverture de la séance, ils dirent qu'ils s'accordaient et l'huissier les introduisit dans leur tribune. Tous les yeux se fixèrent sur eux avec une intensité brûlante. Il y avait un serrement de coeur presque douloureux dans cette foule anxieuse. On cherchait à deviner sur la figure de ces hommes qui tenaient dans leurs mains la vie de leur semblable, le jugement solennel qui allait être rendu. L'accusé aussi regardait ses juges, et son oeil mélancolique était suppliant comme une prière. Il s'efforçait de ne point trembler et pourtant un frisson courait de temps en temps sur tout son corps. Les jurés furent comptés et appelés par leur nom. Le silence devint profond.
--Le prisonnier à la barre est-il coupable ou non coupable du crime dont il est accusé? fit la voix solennelle du juge.