Alors le curé s'étant retiré, un beau vieillard à la barbe blanche, au sourire doux, se présenta. Il embrassa l'Evangile avec respect, après l'avoir pris de sa main tremblante.
Il déclina son nom et dit:
--J'ai élevé, en effet, un enfant étranger né dans ma maison, comme M. le curé vient de le dire. C'était un petit garçon. Il y a vingt-trois ans de cela. J'avais dix autres enfants, mais n'importe! il lui fallait une place au soleil, à cet enfant. Puisqu'il était venu, il fallait voir pourquoi. Je l'ai fait instruire un peu. Il a fait son chemin. Il a pris mon nom qui n'est pas beau mais qu'on porte honnêtement. Il s'appelle Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur. L'honorable Oscar Le Pêcheur, monsieur le juge...
Il y eut un tel étonnement dans la salle d'audience que, pendant dix minutes, toute procédure fut interrompue. Cependant cet incident mettait fin à la cause, et Sougraine, qui n'était pas le moins étonné, se proposa d'aller sans délai renouveler connaissance avec l'honorable ministre son enfant.
XXI
Le père le Pêcheur s'était imposé une rude tâche en venant rendre témoignage dans cette affaire Sougraine-D'Aucheron. Il n'avait jamais, avant ce jour-là, révélé à son fils le secret de sa naissance. Il fallait éviter l'humiliation à ce déshérité. Le jeune homme apprit de ses petits compagnons, cependant, cette chose pénible que la charité lui cachait avec soin. Les petits compagnons, dans leurs colères d'un moment, sont d'implacables bourreaux. Ils l'appelaient: bâtard. Il demanda à ses parents ce que signifiait ce mot qu'on lui lançait, comme une flèche acérée, pour le braver. Il ne le sut pas d'abord. On lui donna des explications qui n'expliquaient rien du tout. Cependant il finit par le comprendre ce mot cruel, il finit par la savoir cette chose humiliante... Mais il ne connut jamais le nom des auteurs de ses jours. Il songeait maintenant, depuis qu'il était devenu un homme important, à retrouver sa mère, si elle vivait encore. Il y mettait de la vanité. Il pensait en souriant: Il faut qu'elle dise: ô felix culpâ.... l'heureuse faute que j'ai faite....
Le bonhomme Le Pêcheur avait suivi le procès de Sougraine avec un intérêt que l'on comprend aisément. Il s'était bien ému du triste sort de madame D'Aucheron, mais il s'était réjoui de voir que son fils adoptif n'aurait rien à souffrir des scandaleuses révélations. Il resterait inconnu. Il n'en était plus ainsi aujourd'hui; c'est l'enfant lui-même qu'on voulait retrouver, et, en face d'une erreur possible et d'une grande injustice en voie de s'accomplir, le brave homme n'hésita plus. Il descendit à Québec. Le jeune ministre fut enchanté mais surpris de le voir. Le bonhomme ne voyageait plus depuis des années. Il demeurait tranquille au coin de son humble foyer, laissant rouler le monde d'ornière en ornière.
--Quel bon vent vous amène, père? avait dit le ministre en serrant la main du vieillard.
--Des choses sérieuses, mon enfant...
--Quoi donc?.... Venez-vous chercher une réponse à votre lettre de l'autre jour. En vérité j'ai tant d'occupations que j'oublie mes devoirs envers vous: Je vous prie de me pardonner...