Tout à coup il se prit à rire.
--Mais tout n'est pas perdu, fit-il. Personne encore ne sait le nom de mes parents, n'est-ce pas?
--Je crois bien, en effet, que chez nous, personne, excepté le curé, ne se souvient du nom de ta mère.
--Alors pourquoi parleriez-vous? que venez-vous faire ici? retournez à la maison discrètement et les choses vont s'arranger. Le monde ne s'en portera pas plus mal parce qu'il ne saura ni le nom de mon père ni celui de ma mère.
--Ecoute, mon garçon, si tu étais seul en cause on resterait muet. On comprend aisément qu'il ne serait pas légitime de briser une existence comme la tienne, de t'apporter, dans tous les cas, des déboires et des humiliations pour satisfaire les caprices d'un homme qui t'a mis sur la terre, comme on jette une graine dans un champ étranger, sans se soucier qu'elle germe ou périsse, mais il y a une question de justice envers une autre personne: Il ne faut pas que mademoiselle Léontine prenne ta place et boive le calice que tu refuses de boire...
--Bah! des scrupules... On sait qu'elle est une enfant trouvée, elle... qu'importe le nom de ses parents?
--Le curé est venu; il saurait toujours bien remplir son devoir, lui, si j'étais assez lâche pour forfaire au mien.
Le vieillard secouait ses longs cheveux blancs et des rayons de vertu indignée illuminaient sa belle figure.
--Alors, vite, que cela finisse. Puisque le calice ne peut s'éloigner de moi, je le boirai.
Le jeune ministre passait vite d'un sentiment à un autre. Il était mobile comme une vague, malin comme un diable, capricieux comme un lutin. Il se rendit chez D'Aucheron pendant que son père adoptif se dirigeait vers le palais de justice. Il prenait les devants. Il dit en riant, à tous ceux qu'il rencontra, le secret qui lui faisait tant de mal. Personne ne voulut le croire. Il était anxieux de voir sa mère. Il regrettait bien d'avoir été dur à son égard et de s'être réjoui de son humiliation. La faute retombait sur sa tête. Il est toujours mal de se réjouir des malheurs des autres. On ne sait pas ce qui nous attend. S'il avait su qu'elle était sa mère, il se serait mis entre elle et la main brutale du destin. Le soufflet n'eût pas été pour elle. Enfin, il était trop tard et toutes les réflexions, tous les regrets, tous les reproches ne serviraient de rien.