--Dieu s'est montré miséricordieux envers moi, dit-elle; il est juste, et c'est vous, sans doute, que sa bonté veut atteindre. Asseyez-vous là, je vais vous parler de votre enfant.
Leroyer se prit à trembler comme s'il eût été saisi de frayeur. C'était la joie et l'espérance.
--Vous le savez, continua Madame Villor, je suis la soeur de Léon Houde, l'un des voyageurs que vous avez autrefois arrachés à la mort. Il fut blessé en défendant votre femme. Les sauvages jetèrent votre petite fille dans un torrent et lui, malgré leurs clameurs et leurs flèches, il se précipita et réussit à la sauver. Il l'apporta à son foyer. Il y avait une somme considérable dans les langes de l'enfant; il confia cette somme à un notaire de ses amis, pour qu'il la fît fructifier. Elle fut perdue. Mon frère mourut peu de temps après et sa femme le suivit aussitôt dans la tombe. La petite fille fut envoyée dans un hospice. Ce fut le docteur Grenier, un ami de mon défunt mari, qui se chargea de la conduire à Québec et de la mettre entre les mains des soeurs de la Charité. C'est-à-dire non, ce n'est pas lui-même qui la porta chez les Soeurs, mais un de ses parents, un homme de la plus haute respectabilité, m'a-t-il assuré, alors, en toute franchise. Sachant la petite dans un couvent, sous l'oeil des bonnes soeurs et de Dieu, je n'ai plus eu d'inquiétudes à son sujet et,... je dois l'avouer, je ne m'en suis pas occupée davantage. Si j'avais su!... Si j'avais pu prévoir!...
Elle s'arrêta suffoquée par les émotions.
--Mon enfant! ma petite Estellina, disait la Longue chevelure, dans son transport, vais-je enfin la retrouver?... j'ai peur! j'ai peur qu'elle fuie encore, qu'elle fuie toujours, comme l'oiseau dont le nid a été détruit par la foudre!... Et moi qui m'en allais désespéré!... Ah! mon âme a manqué de confiance en Dieu....
Madame Villor alla prendre, dans une petite boîte en fer blanc verni, un papier qu'elle remit au siou.
--Un jour j'ai reçu ce billet, dit-elle, voulez-vous le voir?
Leroyer prit le papier d'une main tremblante et se mit à lire:
Madame,
Vous êtes la soeur d'un homme qui fut mon ami, c'est à vous que je demanderai pardon, puisque cet homme et sa digne femme ne sont plus. Je serai bref, car mes forces s'en vont. Je vais mourir... je me meurs.... Les 5,000 dollars de la petite indienne n'ont pas été perdus, comme je l'ai faussement attesté; je les ai gardés... j'ai chargé mon gendre de tout remettre à l'enfant, si on la trouvait, capital et intérêts. A l'enfant, ou aux siens, ou aux hospices de la charité.... Voyez à ce que mes volontés dernières soient exécutées. Mon gendre se nomme Louis Sougrain... que Dieu me fasse miséricorde!...