Ce fut là le commencement des amours de Rodolphe Houde, alors étudiant en médecine et de Léontine D'Aucheron.

Pas un nuage n'avait passé sur cette amitié tendre d'une jeune fille sage et d'un jeune homme vertueux, pas un souffle mauvais n'en avait terni l'éclat.

Monsieur et madame D'Aucheron n'avaient pas, il est vrai, donné leur assentiment à cette liaison, et la pensée d'avoir pour gendre un homme sans fortune et sans nom dans la politique, ne leur souriait pas du tout. Ils toléraient partout excepté à la maison les rencontres des deux jeunes amoureux. Ce contresens de la vigilance chrétienne ne les troublait nullement.

Tout en laissant l'attachement se fortifier dans le coeur de sa fille adoptive et de l'étudiant, D'Aucheron cherchait un prétendant sérieux et bien posé.

Il l'avait donc trouvé. Et certes! il n'avait rien perdu pour attendre. Un ministre, quand même il ne le serait que par contrebande et pour un jour, c'est beau. Etre ministre cela grandit un homme et transforme un nom. L'honorable monsieur Renard, L'honorable monsieur Lelapin, L'honorable monsieur Lacarpe, voilà des noms qui deviennent merveilleusement beaux avec cette auréole dont les entoure la vanité. Et puis on la garde cette auréole sa vie durant, descendrait-on quatre à quatre les degrés de l'échelle sociale escaladée un jour par hasard.

VII

Rodolphe souffrait. Les paroles de l'instituteur étaient tombées sur son coeur comme des gouttes de plomb fondu. Il s'éveillait au milieu d'un beau rêve et la réalité cruelle se montrait tout à coup à son âme confiante comme ces spectres horribles que la nuit apporte l'on ne sait d'où, sur ses vagues de ténèbres. Pourquoi lui avoir caché avec tant de précaution une affaire aussi grave? Mais pourquoi surtout l'avoir invité à cette soirée, s'il doit y rencontrer un rival heureux? Non, Léontine n'est pas si méchante que cela. Son âme droite n'a pas médité une pareille tromperie. L'amour ne s'est pas éteint dans son coeur, puisqu'il brillait encore dans ses paupières tout à l'heure. Il se cramponnait à l'espérance.

Les deux jeunes filles sortirent de la petite chambre. L'heure avançait, le froid, le vent, la neige augmentaient d'instant en instant. Il fallait rentrer avant que la neige s'amoncelât sur les trottoirs. Rodolphe proposa à son amie de l'accompagner.

--Je ne saurais refuser un si brave compagnon, répondit-elle. C'est surtout maintenant que la tempête gronde que j'ai besoin de son appui.

Rodolphe la regarda avec de grands yeux chargés de tristesse. Elle eut un profond tressaillement et comme l'intuition d'un malheur.