Pendant toute la journée du vendredi ce fut un va et vient continuel dans la maison des D'Aucheron. Les servantes allaient et venaient, époussetant, arrangeant, dérangeant. Elles paraissaient avoir perdu la tête et recommençaient dix fois la même chose. C'est que madame D'Aucheron courait partout, donnant des ordres, les révoquant pour les redonner et les annuler encore. Rien n'était assez bien. Les rideaux de damas pourpre tombaient mal et ne se repliaient pas assez gracieusement sur le parquet; les chaises et les fauteuils pouvaient être placés avec plus d'art. Il y avait trop de symétrie, pas d'imagination dans l'arrangement. Les lampes ne jetteraient peut-être point tout l'éclat que l'on était en droit d'attendre d'elles en pareille occurrence. Il ne faudrait pas fermer les volets trop juste, car, de la rue, ou ne verrait rien des splendeurs de l'intérieur. Il faudrait entr'ouvrir discrètement les vasistas pour laisser les flots d'harmonie se glisser un peu au dehors, et surprendre agréablement les curieux qui passeraient ou viendraient écouter. Pourtant ils ont des replis majestueux, ces épais rideaux et ils tombent mollement de leurs corniches dorées. Ils ne font pas un si mauvais effet, après tout, ces sièges de velours rouge où personne ne s'est assis encore. Les tapis de turquie, avec leurs larges fleurs de toutes nuances, ne ressemblent pas mal à un parterre savamment dessiné. On n'a pas vu mieux ailleurs. Il faut être de bon compte et juste envers soi-même, franchement, on n'a jamais vu même rien d'aussi bien ailleurs.
La voiture du pâtissier apporta une charge de choses sans noms, toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Il y a des gens qui connaissent l'histoire et la généalogie de ces étranges produits de l'art culinaire en dévergondage, et qui ne croquent pas un kiss ou ne portent pas un doigt de dame à leurs lèvres, sans publier aux quatre coins... de la table la raison mystérieuse d'une aussi charmante appellation. Madame D'Aucheron admirait tout cela, se souciant peu des noms et croyant fermement aux qualités.
A mesure que le jour baissait les émotions se pressaient dans l'âme de la maîtresse de maison. Le moment solennel arrivait. Les lustres furent allumés. La lumière ruissela sur l'or des cadres suspendus aux murs, sur la tapisserie à grands ramages, sur les consoles sculptées, les panneaux vernis des meubles. C'était un rayonnement qui semblait doux et chaud comme un rayonnement de soleil.
--N'est-ce pas que c'est beau, Léontine, fit madame D'Aucheron tout enthousiasmée?
--Trop beau, peut-être, mère.
--Trop beau? mais tu n'y penses pas. Pour des députés, pour des ministres rien n'est trop beau. Ce sont ces hommes-là, vois-tu, que Dieu place à la tête de la nation pour la gouverner.
--Dieu ou le diable, répondit Léontine en éclatant de rire.
--Il y a peut-être parfois des ministres prévaricateurs, ma fille, oui prévaricateurs, c'est bien le mot que j'ai entendu l'autre jour, mais ces ministres-là sont rares, ton père l'a dit.
--Ah! mère, parlons colifichets, plutôt, nous serons mieux dans notre élément.
--Il faut que tu t'habitues à parler politique, et que tu apprennes à en causer toi-même, ma fille; car, autrement, la position que tu vas occuper, bientôt dans le monde, t'exposerait à bien des mécomptes. Je ne voudrais pas que l'on pût me reprocher une lacune quelconque dans ton éducation.