Il discourait avec l'aplomb que donne l'ignorance entée sur la vanité, et maints sots l'approuvaient. Les puissants n'ont-ils pas toujours raison?
Comment, si jeune et sans fortune, était-il devenu ministre? Un accident. La constitution permet cela. Il avait de la langue et du toupet, fausse monnaie très en vogue et que des gens sensés même ont la faiblesse d'accepter. Il se vantait de tout savoir et le monde, qui est ignorant, le croyait sur parole. Il exploita les préjugés et le peuple jaloux lui trouva du bon sens. Il était pauvre, il devait être supporté par la classe pauvre. C'est juste, disait-on. Les riches ont les riches pour eux. Il connaissait les misères de l'ouvrier, lui, et serait en état d'y apporter remède. Nul plus que lui n'était déshérité, puisqu'il n'avait pas même de parents. Il en avait emprunté pour naître. Il ne rougissait pas de son origine et se vantait de remonter à Adam, comme tous les autres hommes, mais par un chemin détourné. On trouvait cela fort original. Il avait passé par le séminaire, fait plus de pensums que de versions et lu plus de nouvelles que d'histoire. Il est vrai que l'histoire n'est souvent qu'un roman. Il sortit en troisième pour étudier le droit, et donna pour payer ses cours, des leçons de grammaire, de latin, de grec et d'anglais. Des choses qu'il ignorait la veille, et qu'il apprenait à la hâte pour l'occasion. Il se faufila dans les assemblées publiques, se hissa sur l'estrade et se mit à pratiquer l'éloquence à quatre sous. Il devint habile, se fit un cliché de phrases et de maximes sonores et vagues qui pouvaient être dites en tout temps, en tous lieux et en toutes occasions. Il proclama sans cesse son amour de la patrie, protesta de son désir d'éclairer ses semblables, affirma la nécessité de créer des lois sages et de faire sortir le peuple de la torpeur où il gémissait. Il osa briguer les suffrages des électeurs et les électeurs osèrent l'élire. Il était peut être de bonne foi et croyait en lui-même, mais sa vertu n'avait pas été mise à l'épreuve. Combien de belles et nobles intentions font naufrage dès la première tempête! Ceux qui n'ont point passé par le creuset de la tentation ne connaissent ni leur force, ni leur faiblesse.
Hier donc, intransigeant, il menaçait de rester toute sa vie dans les bas-fonds de la gauche, plutôt que de sacrifier une de ces idées généreuses qui devaient sauver le monde; aujourd'hui il s'est séparé de ses amis pour accepter, au refus de tout autre, un siège à la droite, un portefeuille de ministre et un titre qui ne cache pas sa honte.
--Le grand secret de la politique, disait-il, c'est l'économie. Dépensez peu et vous serez toujours riches. Avant longtemps le coffre public sera plein car nous allons émonder sérieusement. La politique, c'est un arbre. Si vous voulez qu'il croisse vite et monte haut, taillez-le, coupez les branches inutiles, émondez! C'est ma devise.
--«J'entends bien la bruit de la meule mais je ne vois pas la farine,» observa le père Duplessis en aparté.
--Le ministre a raison, dit le notaire, l'économie est la grande loi qui sauve les nations comme les individus.
--Il existe un mal certain, risqua un autre, un jaloux: Le trop grand nombre d'employés.
--Pour cela, c'est vrai, répondit une voix nouvelle; nous nourrissons à ne rien faire un tas de fainéants.
--Nous allons mettre ordre à cela, fit le ministre, se rengorgeant. La question--qui est une des grandes questions sociales--est à l'étude depuis mon arrivée au pouvoir, et il a été décidé, à la dernière réunion du conseil--je puis bien le dire, puisque la chose sera connue officiellement dès demain--il a été décidé, messieurs, de renvoyer tous les serviteurs inutiles. C'est ainsi qu'un chef de maison agit, n'est-ce pas? il renvoie les serviteurs dont il n'a plus besoin.
--Quand leur engagement est terminé, répliqua le docteur.