La conversation était générale. Tout le monde parlait à la fois, mais quand un Indien prenait la parole, le silence se faisait. Il semblait que ces gens-là devaient parler autrement que les autres et dire des choses étranges.
Les Indiens sont un peu comme le commun des mortels, ils restent où ils se trouvent bien. L'heure du réveillon sonna et l'on se mit à table. La présence des sauvages amusait tellement les invités que D'Aucheron, modifiant son programme avec l'assentiment général, fit mettre dix nouveaux couverts.
Madame D'Aucheron riait toujours, parlait à tout le monde, sans trop savoir ce qu'elle disait. On l'approuvait sans trop savoir pourquoi.
L'Honorable Le Pêcheur la conduisit à la place d'honneur. La Longue chevelure offrit son bras à mademoiselle Léontine. C'est Madame D'Aucheron qui le voulut ainsi. Tout le monde prit place autour de la table somptueusement servie.
On sut manger et boire. Deux choses qu'il est pourtant fort difficile de bien faire. Il y eut des santés: A la reine, au lieutenant-gouverneur, au gouvernement, à l'hôte distingué, à la presse qui éclaire le monde, aux dames qui le charment, aux Indiens!
A la reine, on chanta God save the Queen avec accompagnement d'orchestre. L'excellente mère de famille qui règne depuis bientôt cinquante ans sur un grand peuple, dût sentir ses entrailles palpiter. Au lieutenant-gouverneur, un flatteur dit avec emphase le contraire de sa pensée; au gouvernement, le ministre répondit avec verve et s'enfonça jusqu'au cou dans une nouvelle théorie sur l'économie; à l'hôte distingué, tous les estomacs remplis voulurent témoigner leur reconnaissance; à la presse qui éclaire le monde, on prôna longuement le bien qu'elle produit, on n'eut pas le temps de signaler le mal. C'eût été trop long, du reste. L'un des journalistes les plus enthousiasmés parla de son indépendance en termes magnifiques, et, quand il eut fini, il entra en négociation avec le ministre au sujet de la vente de ses principes.... Aux dames, on dit tout le bien qu'on n'en pensait point; aux indiens, Metsalabanlé adressa quelques mots de remercîment à monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que sa tribu dispersée pourrait, grâce au gouvernement, se réunir de nouveau.
XV
L'un des invités eut l'idée de demander des récits d'aventure ou de guerre à la Longue chevelure. Ce fut une salve d'applaudissements. Le Sioux parut intimidé, cependant il reprit bientôt son assurance, et, s'exprimant dans un langage imagé, il dit:
--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet d'eau sort d'une fontaine profonde et s'enfuit au hasard, je suis sorti de ma tribu guerrière et j'ai porté bien loin mes pas. Ce fut à la suite d'événements excessivement douloureux pour moi-même, et dont le souvenir est amer comme le fruit du masquabina. Le récit de mon infortune vous intéressera peut-être, car des blancs comme vous et que vous avez peut-être connus, furent mêlés à ces événements et pesèrent d'un grand poids dans la balance de ma destinée. Depuis, comme le hibou taciturne, j'ai vécu seul. Seul j'ai vécu dans les montagnes hautes comme les nues, seul, dans les villes bourdonnantes comme des ruches d'abeilles. C'est dans le désert que je me trouvais le moins isolé; alors j'évoquais en paix les images chéries de ma jeune femme et de ma petite fille. A nous trois nous peuplions la solitude. Dans les villes je me croyais abandonné de ces deux êtres que j'aimais, comme on aime l'ombre d'un chêne au milieu d'une plaine ensoleillée, les rayons du soleil, dans les sombres ravins des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente m'a toujours poursuivi depuis que je n'ai plus à faire le bonheur de personne. J'ai ramassé les pierres précieuses et les diamants comme d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jeté à tous les vents. J'étais irrité de cette moquerie du sort. Qu'avais-je besoin de découvrir ces mines inépuisables que je ne cherchais point? Elles pouvaient rester enfouies dans le sein de la terre comme le désespoir est enfoui dans mon coeur.
Rien comme l'infortune n'inspire l'intérêt. Il ne manquait plus à la Longue chevelure pour être un héros que des chagrins profonds, et, tout à coup, il venait de dévoiler, dans un sanglot, une souffrance longue de vingt années, un désespoir qui ne finirait qu'avec sa vie. On le dévorait des yeux, on buvait ses paroles. Léontine qui souffrait depuis un instant seulement, trouvait déjà, dans cette amère parole, une vigueur nouvelle et un nouvel esprit de soumission.