La corde était un lasso qui descendait par les méandres de la source, et la source semblait faire tout le tapage possible afin d'étouffer le frôlement des pieds et des mains contre les parois sonores. L'étranger disait:
--Vous emmènerez avec vous une jeune fille de votre pays qui se trouve dans mon wigwam depuis quelques jours, et vous la rendrez à ses parents. Elle est en ce moment sur le rocher avec ma femme. Ce sera ma femme qui vous conduira. Elle veut s'en retourner au bord de la mer d'où vient le soleil, car c'est là qu'habite sa vieille mère. Elle a une enfant, une petite fille de six mois qu'elle porte dans sa nagane, sur son dos. Vous prendrez soin de l'une et de l'autre; vous défendrez la mère et l'enfant si elles ont besoin d'être défendues. Moi, j'irai vous rejoindre dans la prairie aussitôt que les sioux auront oublié le mécompte que je leur prépare en ce moment. Si je partais avec vous ils me soupçonneraient. A leurs yeux la sainte action que je fais est un crime.
L'un des voyageurs s'avança, c'était Léon Houde.
--Je jure, dit-il, de protéger ta femme et ton enfant, et, s'il le faut, je me ferai tuer pour les sauver.
--Merci, fit l'indien. Et il continua:
--Ne soyez pas surpris de me voir vous parler comme je le fais. Je vous l'ai dit, je suis chrétien. Le sang indien n'est pas le seul qui coule dans mes veines; il est mêlé au sang espagnol. Ma mère venait de l'Espagne. Elle m'a bien aimé, ma mère, et je lui garde un culte sacré. Je n'ai pas vu le jour dans ces lieux sauvages; je suis né dans le beau pays du Texas. J'aime votre belle langue. Je connais votre fleuve sans pareil, le grand St. Laurent. J'ai vu Québec sur son rocher et Montréal au pied des grands rapides. J'irai vivre encore au milieu de vous, car les coutumes barbares de mes frères indiens me font mal, et je travaille vainement à adoucir le caractère de ces hommes aveugles; ils ne veulent point écouter mes conseils. Mais, hâtons-nous! Du courage et de la prudence.
Le sauvage et la jeune canadienne qui fuyaient devant les vagues brûlantes de la prairie, n'avaient pas remarqué, dans leur terreur, un chasseur qui venait au galop de son coursier.
C'était une lutte formidable entre ce chasseur et le fléau. Celui-ci, dans sa fureur inconsciente semblait vouloir dévorer le couple malheureux; celui-là, dans son héroïsme voulait les sauver. Tous les deux s'approchaient dans une course vertigineuse. Le cavalier éperonnait son cheval, le vent poussait la flamme. Le cheval écumait et ses naseaux étaient bruyants comme les soufflets d'une forge; la flamme roulait comme une trombe et jetait un mugissement effroyable. On se fût demandé quelle folie poussait cet homme vers l'implacable brasier. La folie de la charité.
Il passa comme un trait à côté de Sougraine et vint s'arrêter auprès de la jeune fille évanouie sur l'herbe. Il sauta de cheval, enleva l'infortunée d'un bras vigoureux, la mit en croupe et reprit sa course. Cette fois, il fuyait l'incendie.