--Tu le connais donc?
--Je l'ai vu, un jour du mois de mai dernier, écraser du bout du doigt, à ses genoux, un chef traître, un ravisseur de fille, et lui faire demander pardon... et je l'ai vu lui pardonner son crime.
Le renégat rougit sous son masque de cuivre.
Les sauvages écoutaient avec une certaine inquiétude cette conversation dont ils ne comprenaient pas un mot. Ils avaient peur d'être trahis et de perdre leur victime, car ils devinaient bien que leur chef et le prisonnier étaient de la même nationalité. Les femmes surtout se montraient inquiètes: L'une d'elles que Baptiste reconnut et qui n'appartenait pas à cette tribu hostile, s'approcha du renégat et lui parla longtemps. Le chef les rassura alors et leur dit de ne rien craindre, que le prisonnier subirait la mort, dès l'arrivée à la rivière Claire. A cette nouvelle promesse un cri de joie immense fit retentir au loin la forêt.
--Well! well! nous autres trouverez eux bientôt, puisque ils sont asses stioupides pour cry up si fort.
--Bene! bene! fusillabimus omnes! nous les fusillerons tous s'ils continuent à se trahir.
Le premier était un trappeur anglais, le second, notre ami Paul, ou l'ex-élève. Il y en avait deux autres. Un grand et robuste gaillard à l'air triste et sévère; un petit homme rond et joyeux alerte et plaisant.
L'ex-élève se voyant perdu, avait joué au plus fin avec le sauvage, et, au premier coup de fusil, il s'était jeté la face contre terre et les bras tendus. Bien lui en prit, car son compagnon fut vite appréhendé, comme l'on sait, et menacé d'un long martyre et d'une mort certaine. Paul se doutait bien que les Couteaux jaunes courraient tous après Baptiste pour le saisir vif, et ne s'occuperaient qu'ensuite du mort. Dès qu'il les vit entourer l'infortuné trappeur, son compagnon, il se leva, saisit sa carabine et s'élança sous la forêt.
Quelques uns de mes lecteurs seraient peut-être tentés de blâmer la conduite de l'ex-élève en cette circonstance; ils auraient aimé le voir défendre son camarade au prix de sa vie, tuer deux ou trois visages de cuivre et tomber ensuite pour ne plus se relever. L'ex-élève était brave et dévoué; de plus il était prudent. Si sa mort eut pu servir à quelque chose, il serait fait tuer n'en doutez pas; mais avec les indiens comme avec les blancs il faut surtout employer la ruse: c'est l'arme la plus redoutable, et le plus sûr moyen de triompher. L'ex-élève n'oublia pas son camarade.
A cette époque de l'année, de nombreux partis de chasseurs se dirigeaient vers le nord. Ils allaient passer l'hiver dans les parages du grand fleuve Mackenzie, pour chasser le rennes, l'élan, l'orignal, mais surtout le vison, la marte, et autres animaux à riches fourrures. L'ex-élève savait que la plupart des trappeurs traversent la région où il passait lui-même, pour se rendre à la rivière Claire. Il fit, avec la lame de son couteau, de distance en distance, une croix sur l'écorce des bouleaux. Cette croix avait une signification connue des trappeurs, elle annonçait l'ennemi. Et plus elle était grande et plus l'ennemi était proche. Et dans l'écorce du même arbre un trou indiquait le côté où devait se trouver cet ennemi. Tout en traçant ses hiéroglyphes, il songeait à son malheureux compagnon et se mettait l'esprit à la torture pour imaginer un moyen de le sauver. La faim déchirait ses entrailles, car il n'avait pas mangé depuis sa rencontre avec les Couteaux-jaunes. Il tendit quelques collets, car il eut été imprudent de tirer des coups de fusils: c'eut été appeler ses ennemis. Au pied d'un chêne feuillu s'étendait une nappe de mousse et de verdure; il se laissa choir sur cette couche séduisante, puis, un moment après, sentant qu'il avait sommeil, il se mit à genoux et fit au seigneur une fervente prière. Alors confiant dans la protection céleste, il s'endormit.