--Le diable les a emportés, dit Baptiste.

--Les voici sous ces branches, reprit l'ex-élève: ils attendent la résurrection générale.

--And the corbeaux, dit John.

--Baptiste, reprit l'ex-élève, tu avais commencé à me raconter une petite histoire du grand-trappeur, continue donc ton récit, en attendant notre souper.

--Où en étais-je rendu?

--Au festin. Le chef des Couteaux-jaunes invite Iréma à s'asseoir à ses côtés.

--Bien! bien! Iréma aimait Kisastari le fils du chef de sa tribu, et Kisastari avait déjà chassé, pour elle, le renard argenté et le vison: il lui avait apporté les peaux les plus soyeuses et les plus riches. On disait dans la tribu: Kisastari et Iréma élèveront bientôt leur wigwam, malgré les voeux des anciens, et les fiançailles de Naskarina. Naskarina sourit en voyant le vieux chef des Couteaux-jaunes entraîner sa rivale, à la table du festin. Elle sourit et s'approcha de Kisastari: Iréma que ton coeur aime trop, dit-elle, suit les pas du vieux chef étranger, moi, je ne voudrais jamais te laisser, parce que, vois-tu, je t'aime plus fortement.

Kisastari s'assit auprès d'elle sans parler, et longtemps ainsi il demeura silencieux. Le festin fut joyeux cependant, car l'eau de vie coula avec abondance. Les deux tribus se donnèrent mille marques d'amitié, et les paroles de paix ne cessèrent de tomber. Nous autres, les blancs, comme amis des indiens, nous avions la permission d'assister à la fête. Au reste, cela nous amusait, et nous savions bien comment elle finirait, cette fête.

Le calumet fut allumé et passa de bouche en bouche. Chacun tira quelques bouffées qu'il souffla en l'air avec une gravité ridicule. Puis, la danse commença. C'était le dernier amusement, ce fut aussi le plus gai et le plus dévergondé. Au son des tambours et aux cris mesurés des joueurs, tous les sauvages se mirent à sauter et gambader en rond, gesticulant comme des damnés, riant parfois et parfois prenant des airs terribles, comme des guerriers en face des ennemis. Tantôt, le sensible chasseur ouvrait, en dansant, ses bras amoureux à sa compagne sauvage qui se sentait touchée, tantôt, le guerrier sans peur poussait le cri de guerre, et, l'oeil plein de feu, menaçait de son bras vengeur, un ennemi invisible. Le vieux chef des Couteaux-jaunes voulut attirer sur son coeur la belle Iréma; elle s'en alla se jeter dans les bras de Kisastari. Naskarina, emportée par la jalousie s'écria:

--Quelle injure, Iréma, ton imprudence fait au grand chef des Couteaux-jaunes! Tu porteras la peine de ta faute!