X

LE LIÈVRE QUI COURT.

Les Couteaux-jaunes, s'éloignant de la rivière Athabaska, s'enfoncèrent dans la forêt. Le Hibou blanc ne regrettait ni la fuite de Baptiste son premier prisonnier, ni la mort de plusieurs guerriers de sa tribu, tant il était fier d'avoir capturé le grand-trappeur; et, enivrée par le succès, joyeuse et insouciante, sa troupe marchait en chantant vers le lac Noir, à l'est du grand lac Athabaska. Le grand-trappeur suivait ses bourreaux avec la résignation d'une victime que tout espoir a abandonnée. Il avait, pendant de longues années, été la terreur de plus d'une tribu indienne, car il s'était fait le vengeur des persécutés; et les Couteaux-jaunes, surtout, savaient la valeur de son bras et la finesse de son esprit. Souvent Naskarina, la traîtresse qui s'était réfugiée chez les ennemis de sa tribu, s'approchait de lui pour lui reprocher durement son intervention dans les affaires des deux tribus.

--Si tu avais permis au Hibou blanc de s'enfuir avec ma rivale, disait-elle, tu serais libre et parmi les tiens aujourd'hui. Tu seras mis à mort sur le bord du lac Noir, et, tôt ou tard, Iréma tombera entre nos mains.

Le grand-trappeur demeurait muet comme s'il n'eût pas entendu, et, sa figure bronzée ne laissait rien paraître des émotions de son âme. Il priait dans son coeur, et offrait à Dieu le sacrifice de sa vie en expiation de ses nombreuses offenses. L'homme qui a des sentiments de foi ne se trouve jamais faible en face de la mort. Le Hibou-blanc aurait bien voulu savoir qui était et d'où venait ce compatriote si fort et si redoutable; mais, quand il osait le questionner, le grand-trappeur l'écrasait d'un regard de mépris.

Les indiens avaient marché pendant deux jours, chassant pour manger, entassant les branches de sapin pour dormir, et quatre jours encore les séparaient du lac Noir. Ils s'étaient arrêtés sur une hauteur d'où le regard embrassait une étendue immense, et, des guerriers faisaient sentinelles, car les Couteaux-jaunes avaient beaucoup d'ennemis et craignaient toujours quelque surprise. Pendant que la tribu, assise sur des feuilles autour d'un grand feu, rappelle, dans un langage imagé, les chasses et les guerres du passé, ou forme, des projets pour l'avenir, une sentinelle amène vers le chef un guerrier flanc-de-chien. Un cri sourd s'élève, les sauvages saisissent leurs carabines: Je suis le "Lièvre qui court" dit le Litchanré, et Naskarina est la fille de ma soeur. Le "Lièvre qui court" est irrité de l'insulte que les Litchanrés ont faite à Naskarina, et il se venge.

La Hibou-blanc sourit à ces paroles, car il comprit que la vengeance de cet homme pouvait lui rendre Iréma.

--D'où viens-tu, et où sont les guerriers de ta tribu? demanda-t-il?

--Les hommes de ma tribu ont laissé le fort William après l'enlèvement d'Iréma, ou plutôt après son retour. Ils ont suivi la route des lacs, jusqu'à la rivière Saskatchewan, qu'ils ont côtoyée longtemps, puis enfin se sont dirigés vers les sources de la rivière Claire, et, de là, ils se dirigent vers le fort Pierre à Calumet.

--Sont-ils plus nombreux que nous?