Les Litchanrés s'aperçurent que les guides de la robe noire ne marchaient plus avec eux. Ils en furent étonnés, car ils ne pouvaient deviner quelle raison ces hommes pouvaient avoir de fuir la tribu. Cependant les deux guides revenaient à marche forcée vers la petite île où se mourait le grand-trappeur. Ils regrettaient amèrement leur crime, et tremblaient de ne pouvoir le racheter. Ils arrivèrent le soir du troisième jour après leur départ. Les canadiens avaient passé le matin. Ils reconnurent les vestiges de leurs pieds, et en éprouvèrent de la joie, car ils se dirent: Les frères sont venus le sauver. Ils coururent à la grotte. Elle était ouverte: Le Grand-Esprit est juste, s'écrièrent-ils, le Grand-Esprit est miséricordieux, il nous pardonnera. Alors ils reprirent leur course vers le nord, et, le quatrième jour, ils rejoignirent la tribu, et racontèrent ce qu'ils avaient fait, sachant bien que tôt ou tard leur action serait connue.

En tombant devant la croix, le grand-trappeur remarqua dans le rocher, une fente large qu'il n'avait jamais aperçue auparavant. Ses regards s'étaient habitués à l'obscurité. Dans cette fente reluisait presque un objet d'une blancheur mâte. Il tendit la main pour atteindre cet objet. O joie! c'était une corne de poudre, remplie encore, celle de l'infortuné Robitaille. Le grand-trappeur la reconnut bien: Merci, mon Dieu! dit-il. Il la boucha comme il faut, puis, de la pointe de son couteau, lui fit une petite incision où il introduisit, en guise de mèche, une mince lisière de linge, et il se rendit à l'ouverture de la grotte. Alors, avec le canon de sa carabine, il creusa un trou sous la pierre et y enfonça la corne chargée de poudre. Il frotta d'une main tremblante, sur le caillou même, une allumette qui s'enflamma promptement et, le coeur serré par l'émotion, il mit le feu à la mèche de linge. Retiré au fond de la caverne, il attendit à genoux, les yeux levés sur la croix, l'épreuve redoutable. Une détonation sourde fit trembler la grotte, une bouffée de lumière fit étinceler les ornements de la voûte, puis une douce clarté se répandit sur les parois sombres. La porte était ouverte.

Le grand-trappeur sortit de la caverne, comme un ressuscité, de son tombeau.

XVII

IL NE FAUT PAS JUGER D'APRÈS LES
APPARENCES

--Bonjour, Noémie, donnes-tu l'hospitalité à la pauvre folle, ce soir? dit Geneviève en entrant chez la veuve Letellier.

--Entrez, Geneviève, entrez. Tant que Noémie aura un morceau de pain, elle le partagera volontiers avec les malheureux; tant qu'elle aura un toit où s'abriter, elle ne laissera personne à la belle étoile. Mais bientôt il me faudra chercher, à mon tour, un gîte quelque part, car je n'ai plus de terre, plus de maison, plus rien!

--C'est Picounoc qui est ton seigneur et maître; on m'a conté cela. Il est riche, Picounoc, et, s'il veut faire des oeuvres de charité, il a beau. Il devrait te rendre tes biens.

Noémie regarda la folle avec étonnement, car elle trouvait son langage bien sensé.

--Il s'est déjà montré fort généreux à mon égard, Geneviève, et, peut-être que sa bienveillance n'est pas encore fatiguée.