Aglaé qui s'attend d'être choisie, se détourne en riant, et se voile la figure avec sa main, d'une façon coquette, découvrant la joue pour ne rien perdre de la sensation, Picounoc se penche de l'autre côté et embrasse Noémie. La pauvre Aglaé eut presque honte.

Noémie dit:

--Je t'en fais passer, Aglaé.

--Je ne tiens pas à ses baisers, répond la jeune fille en se donnant de la contenance.

--Tu sais que tu en auras de reste bientôt, ajoute l'ex-élève avec un grain de malice.

--S'il n'aime pas à l'embrasser maintenant, observe une des éplucheuses à sa voisine, que sera-ce plus tard?...

--Après le mariage?... répond en souriant la voisine.

Les épluchettes de blé d'Inde se terminent toujours, comme le foulage d'étoffe et le brayage, par les jeux et les danses. Mais les jeux sont honnêtes et les danses, décentes. L'on joue à "Madame demande sa toilette," à "La mer agitée" aux homonymes quelquefois, lorsque les veilleux sont un peu éduqués; on "loge les gens du roi", ou plutôt, on cherche à les loger, car personne ne se soucie de se déranger pour si peu; on joue à Collin-maillard--au bout d'un bâton--et à la paroisse--un jeu fort amusant et bien simple celui-ci; l'on vend le corbillon--toujours en "on", ou l'on passe le gant, en rimant; l'on fait circuler un petit bâton allumé en disant: petit bonhomme vit encore. Il paraît que le petit bonhomme vit tant qu'il a du feu, ou qu'il a du feu tant qu'il vit. Malheur au joueur entre les mains duquel le petit bonhomme expire! il donne un gage. Les gages, voilà la grande affaire. Et, comme le curé qui veut accomplir son devoir a besoin d'écouter tout ce qui se dit, de voir tout ce qui se passe!... Heureusement qu'il se trouve alors aussi des commères empressées de lui rapporter les faits et gestes qu'il n'a pu apercevoir.--Le curé, c'est lui qui recueille les gages, car ces gages sont la preuve tangible des péchés que les joueurs ont commis... contre les lois du jeu. A chaque gage est attachée une peine... peine bien douce souvent, et qui tourne à l'avantage du pénitent. Voilà pourquoi sans doute il y a tant de pécheurs. Lorsque tous les gages sont retirés, que celui-ci a cueilli des cerises--celui-là, mesuré du ruban--cet autre, fait trois pas d'amour, et cet autre encore, le pont de Paris, on change de jeu, jusqu'à ce qu'enfin le violonneux se décide à passer de l'arcanson sur le crin de son archet pour le rendre mordant, à tourner les clefs de son violon, pour mettre d'accord la chanterelle éveillée et la grosse corde grondeuse. Alors, aux premiers résonnements des cordes harmonieuses que touche de son doigt l'artiste improvisé qui veut s'assurer de la fidélité de l'instrument, les pieds froissent le plancher avec impatience, un murmure joyeux court dans la salle; les uns se lèvent, comme mus par un ressort, et font, en cadence, les pas les plus difficiles; les autres, sans bouger de place, battent d'avance la mesure avec le talon sonore de leur bottes françaises. Rien de gai, rien d'entraînant comme la danse, mais la danse mesurée, rapide, animée de la gigue et du réel. Et puis, c'est un excellent exercice hygiénique. En ce temps-là, à la campagne, on ne connaissait ni le lancier, ni le quadrille, ni le caledonia. Aussi, l'on ne voyait dans la place que ceux qui savaient danser; et les autres--les jeunes--avaient du plaisir à voir ces mouvements capricieux, multiples, élégants des pieds, qui étaient inspirés par le rhythme de la musique. Et tout cela paraissait facile, tant c'était naturel; il semblait que tout dépendait de la musique, et que le joueur de violon n'avait qu'à promener ainsi l'archet sur les cordes pour faire danser tout l'univers.

L'épluchette se termina donc par les jeux et la danse. Noémie, plus gaie que jamais, dansa beaucoup et avec chacun, même avec Picounoc. Elle dansait comme une poupée, tant elle était légère et souple. Picounoc avait, lui aussi, la jambe déliée et l'oreille sûre, il battait les ailes de pigeon comme pas un, et ne perdait jamais une mesure quelque pas difficile, qu'il exécutât. Ils commencèrent une gigue tous deux. Jamais le gaillard ne dansa mieux de sa vie. Il n'y avait pas que le violon qui l'animât son coeur obéissait à une force mystérieuse plus entraînante et plus redoutable que les voluptueuses effluves de la musique; et, pendant que ses pieds faisaient retentir la salle de leur bruit cadencé, ses regards luxurieux dévoraient l'innocente jeune femme, qui n'avait d'autre souci que de ne pas perdre une mesure.

L'ex-élève remarqua Picounoc, car il savait quelle passion ce malheureux nourrissait dans son âme. Pour le distraire de son idée, et sauver de son oeil de convoitise la femme chaste qu'il obsédait, il alla le saluer et prendre place. La gigue devenait gigue voleuse. Picounoc n'osa pas refuser, mais il lança un regard de colère à son ami. Joseph le vint trouver: