--Oui, Noémie, reprit Picounoc, je vous rends votre propriété. Je ne l'avais acquise que dans ce but.... Elle est à vous plus que jamais, et vous ne me devez rien!

Il n'était pas vrai que Picounoc avait acheté cette terre dans le but de la rendre ainsi, de suite, et sans compensation aucune à la veuve indigente. Il avait imaginé ce procédé loyal et généreux pour déjouer les menaces de l'ami bossu. Certes! jamais moyen ne fut plus noble ni plus sûr. Et le sacrifice, après tout, n'existait qu'en apparence, puisque, selon toute probabilité, la ferme et la veuve reviendraient bientôt au rusé donateur. Le bossu pouvait parler maintenant, et dire de son ami Picounoc tout le mal qu'il voudrait, Picounoc se trouvait protégé par la plus forte des égides: une grande et belle action. Il regrettait une chose, c'était de n'avoir pas songé à cela plus tôt. Il ne se serait pas humilié devant sa fille, et ne l'aurait jamais sollicitée de prendre pour mari l'infâme bossu. Aux paroles de Picounoc, Noémie avait répondu: Je ne vous dois rien, dites-vous? Oh! je sens, moi, que je vous dois tout mon bonheur! Comment pourrai-je m'acquitter envers vous?

--Comment? Noémie, répliqua Picounoc, vous ne l'ignorez pas, mais vous ne le voulez peut-être pas encore....

--Ma mère n'a plus rien à vous refuser, se hâta de dire le jeune avocat, qui entrevoyait tout-à-coup un avenir de félicité pour sa mère et pour lui-même.

--Vous l'entendez, Noémie, reprit Picounoc anxieux et presque tremblant.

--Vous nous avez comblés de tant de bienfaits; vous venez encore d'accomplir une si généreuse action, que je croirais m'attirer la haine de mes amis et des reproches du bon Dieu, si je refusais plus longtemps de....

Elle n'acheva pas. Elle avait la chaste timidité d'une jeune fille.

--De devenir ma femme, Noémie! achevez, de grâce! dites-la cette parole que j'attends depuis vingt années et qui va me rendre le plus heureux des hommes!

--Dé devenir votre femme!... acheva-t-elle, à voix basse en rougissant.

--Merci, Noémie, merci! oh que je suis heureux! Et, saisissant les mains de la femme charmante qu'il avait enfin réussi à attendrir, Picounoc les couvrit de baisers.