Le Hibou blanc et ses gens arrivèrent à "une baraque en troncs d'arbre percée de quelques trous en forme de trapèzes plus ou moins irréguliers, sur lesquels étaient tendus des parchemins fort peu transparents. C'était le palais épiscopal. Une autre maison du même style, mais plus basse et adossée à la précédente, servait de chapelle. Tout cela était bien pauvre et surtout bien mal fait." Il demanda la robe-noire. Le vieux chef renégat ne cachait ni son plaisir, ni son orgueil; Iréma ne déguisait point sa peine. On fit réponse que la robe-noire était partie la veille pour la mission de St. Joseph, au sud du grand lac, près du fort Résolution, et qu'il faudrait attendre quelques jours, car la distance était d'au moins soixante à soixante cinq lieues. Le Hibou blanc entra dans une grande fureur, et voulut amener de force sa fiancée dans sa cabane. Naskarina lui dit: Ne vois-tu pas qu'elle se moque de toi? Elle t'avait promis de t'épouser dès notre arrivée ici, et voilà maintenant qu'elle emploie la ruse pour t'échapper. Elle est venue hier, seule, parler à la robe-noire, et la robe-noire, de complicité avec elle, s'est éloignée pour ne pas faire le mariage.

--Naskarina, tu es mon amie, toi, et je te jure une éternelle reconnaissance.... Iréma périra de ma main si elle ne m'épouse point. Est-ce que je reculerais maintenant? J'en ai bien fait d'autres!

Iréma, toute heureuse de ces moments de répit, était revenue parmi les femmes de la tribu. Elle avait confié au missionnaire les douloureux secrets de son âme, mais elle n'avait pas cherché à éviter son triste sort. Cependant le prêtre voyant qu'il était aussi bien de ne pas hâter cette union malheureuse, en remit à plus tard, de lui même, l'accomplissement. Il dit qu'il allait à la rencontre d'un confrère et de quelques soeurs de charité qui faisaient à Dieu le sacrifice de leur vie pour le salut des pauvres indiens.

Il y avait déjà au fort Providence quelques bonnes soeurs de Charité, dont tout le temps était consacré à instruire des vérités chrétiennes les jeunes personnes des diverses tribus qui passaient par ce fort. C'était l'une de ces religieuses, la soeur St. Joseph, une belle femme d'un peu plus de trente ans, qui avait converti la jeune Iréma, et avait inculqué dans son âme de si beaux sentiments de foi. Elle vint dans le camp des Couteaux-jaunes, parlant avec amour et douceur, aux femmes et aux jeunes filles, de la bonté de Jésus, de la grandeur de Marie, et de toutes les merveilles de la religion. Une femme de la tribu s'approchant de la jeune catéchiste lui dit:

--Il y a, dans cette tente que tu vois ici, une vierge Litchanrée qui a beaucoup de chagrin.

--Conduis-moi vers elle, répondit la religieuse.

--Iréma assise sur sa natte, le visage caché dans ses mains, pleurait. La religieuse ne la reconnut pas d'abord: Tu as du chagrin, ma soeur? lui dit-elle. A cette voix suave l'indienne tressaillit et découvrit sa figure mouillée de larmes.

--Iréma! s'écria la religieuse.

--Ma mère chrétienne! dit en même temps Iréma.

Et les deux jeunes femmes s'embrassèrent comme deux soeurs. Iréma, à la prière de la bonne religieuse, raconta le sujet de ses angoisses. Elle dit comment le grand-trappeur l'avait délivrée des mains du traître Hibou-blanc, et comment, plus tard, elle le vit lui-même prisonnier de ce renégat cruel, et voué, bien sûr, à une mort affreuse.