--Pauvres jeunes cavaliers! souvent, quelques années après leur mariage, on les voit encore, mais leurs chevaux sont devenus boiteux, les brillants harnais ont perdu leurs clefs argentés, et des bouts de corde remplacent les boucles sans ardillons; la calèche sonne le fer; les raies des roues tremblent dans les moyeux. Pauvres cavaliers! ils ont commencé par où ils auraient dû finir. Non! les cultivateurs ne devraient ni commencer, ni finir par se promener dans les voitures brillantes et coûteuses qu'ils ne peuvent payer, d'ordinaire, qu'après trois ou quatre ans, et en privant leur table de pain de blé, et leurs terres, de bonnes semences. Qu'ils ne se laissent point aveugler par une basse jalousie contre les classes élevées de la société, et qu'ils se souviennent que c'est Dieu qui a établi, dès le commencement, les différentes couches qui composent l'humanité. Que chacun soit à sa place; que chacun travaille dans la sphère et sur la scène où la Providence l'a placé, et le monde ira bien. La misère disparaîtra de bien des lieux et la vertu brillera comme un soleil sur nos belles campagnes. Il est permis d'aspirer à monter, mais que l'on ne cherche pas à se placer au-dessus des autres par orgueil et pour mieux se délecter dans les satisfactions du luxe ou les fumées de la vaine gloire; que ce soit pour être, dans les mains de Dieu, un instrument plus docile et plus noble! que ce soit pour faire plus de bien!

Le premier, celui qui marche à côté de Marguerite, le long de la clôture de cèdre, c'est Victor, le jeune avocat. Il est sans regret du passé, sans souci de l'avenir, mais tout entier à l'heure présente, parce qu'elle est ensoleillée. Pauvre jeune homme! hâte-toi de jouir.... Les heures de la félicité sont toujours rapides et rarement nombreuses! Les trois qui suivent et marchent de front, se nomment Isaïe Paré, François Piché Nérée Bertrand. Le premier est apprenti forgeron, les autres s'engagent chez les habitants. Ils regardent d'un oeil jaloux cet heureux Victor qui agace Marguerite avec un épi oublié dans le champ. Ils ont l'air de dire: Si nous avions seulement les miettes qui tombent de votre table! Ils sont venus avec leurs soeurs. Voici un groupe joyeux et loquace. Ce sont des jeunes filles du bord de l'eau, de l'Eglise et des concessions: Hermine Fiset, gaie comme pinson et blanche comme neige; Célina Morissette, qui court légère comme une gazelle et cherche des fleurs tardives pour orner son chapeau; Julie et Joséphine Marcotte, deux cousines qui voudraient être soeurs; Blanche Durocher, la statue du silence--qui s'oublie de temps en temps. Puis viennent encore des garçons, puis viennent encore des filles. Et toute cette jeunesse rit, babille et chante comme les oiseaux, comme les ruisseaux.

--Allons! faisons la grosse gerbe! s'écria Picounoc, quand tout le monde fut auprès de lui, au milieu du champ. Pour faire la grosse gerbe on avait laissé à terre bon nombre de javelles. La grosse gerbe! crièrent les voix joyeuses de la jeunesse. Alors tous se penchent sur la glèbe et enlèvent, dans leurs bras, une javelle qu'ils viennent déposer sur le lien de saule étendu au milieu d'une planche. C'est à qui déposera le premier la précieuse brassée d'épis frémissants. Les gars poussent les fillettes et les font choir sur le chaume piquant avec leurs légers fardeaux; les filles passent à rebours, sur la figure riante de leurs compagnons, les épis mordants. Et les éclats de rire montent comme des feux d'artifice, les gais propos pleuvent comme les perles quand on secoue un feuillage chargé de pluie. La gerbe s'arrondit, les plus forts la lient adroitement en s'aidant des genoux. Sa taille crie et se corse. On attache des fleurs à sa tête d'épis et des rubans à sa jupe de paille. Alors on la soulève, on la met debout, puis on danse autour des rondes légères et entraînantes.

La première, Marguerite, redit d'une voix assez douce:

J'ai trouvé le nique du liève

Mais, le lièv', n'y était pas.

Le matin, quand il se lève,

Il emporte son lit, ses draps.

Sautons! dansons!

Beau berger, entrez en danse