Pour tous la nuit fut terrible; mais pour personne elle ne le fut autant que pour Picounoc. Il voyait s'envoler, en une minute, le fruit de vingt ans de travail, de ruses et d'hypocrisie. La coupe enchantée tombait de ses mains au moment où elle touchait ses lèvres. Tous ces désirs de feu qui l'avaient dévoré depuis la jeunesse déjà loin, allaient être satisfaits, puis il allait jouir en paix, à force d'habileté, de l'amour de la femme qu'il convoitait, et de l'estime des hommes qu'il abusait, quand, tout à coup, par la faute d'un étranger à qui il offre l'hospitalité, tout s'évanouit, tout s'écroule! Oh! qu'il regrettait d'avoir retenu cet homme! et comme il lui eut vite cassé la tête, si ce crime eut pu lui rendre le bonheur perdu. Il s'efforçait, par moment, de se faire illusion et de croire que tout cela n'était qu'un nuage que le vent emporterait. Mais en vain, le nuage restait étendu comme un immense linceul au dessus de sa tête, et nul vent ne pouvait plus le dissiper. Il s'endormit, mais son sommeil fut plus affreux que l'état de veille. Il vit le grand-trappeur s'avancer vers lui, conduisant une femme appuyée à son bras. Il crut que c'était Noémie et il eut un tressaillement de volupté; mais quand la femme leva son voile noir il reconnut Aglaé, sa propre épouse qu'il avait fait assassiner. Elle portait une horrible blessure à la tête, et des larmes de sang coulaient de ses yeux. Il voulut fuir; mais ses pas alourdis s'attachèrent au sol comme à une glaise implacable, et ses jambes plièrent sous un fardeau énorme. Ce fardeau, une main mystérieuse le tenait sur sa tête, et c'était en vain que de ses deux bras, il voulait le jeter à terre. Ce fardeau se divisa en sept parties; et chacune des sept parties prit la forme d'une tête de mort; et sur chaque tête il y avait une inscription. Or voici quelles étaient ces inscriptions: Orgueil, avarice, impureté, envie, gourmandise, colère, paresse! Et, au dessus de ces sept têtes de mort, un crâne énorme--le crâne nu du vieux chef des bandits enterré dans le ruisseau, avec cette autre inscription: La malédiction d'un père. Et tout cela écrasait le malheureux Picounoc qui voulait en vain s'enfuir.... Toute la nuit son sommeil eut de ces cauchemars horribles.

Marguerite qui ne comprenait pas encore toutes les conséquences que pouvaient avoir les paroles du grand-trappeur, mais qui pressentait un malheur cependant, trouva, dans la prière et l'amour, la seule consolation qui plaît aux âmes vraiment attristées.

Le grand-trappeur craignit de s'être trahi, et d'avoir éveillé les soupçons de son ennemi. Il passa le reste de la nuit chez Tiston, puis, de bon matin, pour détourner les soupçons, il s'achemina vers Ste. Croix. Il fit bien, car Picounoc, soupçonnant quelque ruse, s'informa où était le chasseur. Quand on lui dit qu'il continuait sa route, sans plus s'occuper des incidents de la veille, il parut satisfait. La journée ne fut pas gaie. Picounoc ne put se mettre franchement à l'ouvrage et on le vit rôder dans son champ comme une ombre en peine.

Vers le soir, Victor parlait avec sa mère de toutes ces choses qu'avait rappelées les récits du chasseur, et tous deux songeaient aux moyens de faire revenir le malheureux exilé, dont la conduite, là-bas, était si noble et si chrétienne, quand, tout à coup, le jeune avocat s'écria en se frappant le front:

--Mon père n'est pas coupable, j'en suis certain!

Noémie pencha la tête. Elle ne pouvait pas comprendre qu'il ne le fut point, puisqu'il fuyait la justice et les regards de ses amis, depuis le jour du meurtre.

--Mon père n'est pas coupable! reprit Victor avec une émotion à moitié contenue, et c'est de lui que me parlait le chasseur, hier matin, en revenant de St. Pierre....

Comment? que disait-il donc ce chasseur, demanda la femme, tremblante d'espoir et de crainte à la fois.

--Il me disait qu'un de ses amis était accusé d'un meurtre qu'il n'avait pas commis... non, ce n'est pas cela. Il me disait que cet ami, trompé par de fausses apparences et par un homme qui avait intérêt à se jouer de lui, sans doute, avait tué la femme d'un autre, croyant tuer sa propre femme, dans un moment d'infidélité.... Ah! c'est un cas sérieux et beau, mais difficile! difficile!... L'avocat prenait le dessus, comme on le voit. Ce qui est regrettable, reprit Victor, c'est que les preuves manquent: le malheureux ne peut pas prouver qu'il a été la victime d'un rusé coquin....

Noémie, après être demeurée un instant pensive, éclata tout à coup en sanglots. Elle venait de comprendre comment, en effet, son mari qui était jaloux, avait pu tuer la femme de Picounoc, croyant se venger des infidélités imaginaires de sa propre épouse; mais elle n'osait croire encore qu'il pût entrer tant de malice et de fourberie dans le coeur de Picounoc. Et pourtant, elle était si heureuse de pouvoir alléger la faute de son mari! Victor lui demanda d'une voix basse, comme s'il eût craint d'être entendu ou d'offenser son père: