Joseph Letellier ne souffrait pas moins que sa femme, car les tourments de la jalousie sont impitoyables. Il n'était pas entièrement dans les serres du monstre moral; il faisait des efforts pour s'échapper et conquérir sa liberté de pensée; mais le doute l'empoignait et le rejetait dans la désolation.

--Je suis fou, pensait-il, elle m'aime toujours et elle n'aime que moi.... L'ex-élève est un ami... un ami dangereux peut-être... pourquoi est-il resté près d'elle! aussi longtemps?... Il ne se tient pas ainsi auprès des autres femmes.... Et pourquoi parlaient-ils assez bas pour ne pas être entendus?... Et ces regards? Non! ce n'est pas comme cela que l'on se regarde quand on éprouve de l'indifférence.... Allons! je veux me convaincre que je rêve et voilà que, sans le vouloir, je cherche à me prouver le contraire.... Mon Dieu! serais-je jaloux! jaloux!... On dit que c'est une chose terrible que la jalousie... et que les hommes mordus de ce vice deviennent de véritables bourreaux.... Mais non, je ne suis pas jaloux... j'aime ma femme, ma Noémie; je l'aime de tout mon coeur, voilà tout... je l'entoure de tous les soins, je ne travaille et ne vis que pour elle et pour notre enfant.... Elle le sait bien.... Et jamais je n'ai de plaisir à causer avec les autres femmes. Nulle n'a la voix harmonieuse de ma Noémie; nulle n'a son regard doux, et chaud; nulle ne sourit agréablement comme elle.... Oh! oui je l'aime.... Et, c'est parce que je l'aime que je la trouve plus belle et plus aimable que toutes les autres... et que je ne me plais qu'en sa compagnie.... Oui la vie et toute la vie avec elle seule, loin du monde, au milieu de la solitude... et je serai le plus heureux des hommes!... Mais elle!... O mon Dieu! elle ne m'aime donc pas autant que cela, puisqu'elle se plaît en la présence des autres hommes? puisqu'elle leur sourit avec tant de grâce et les regarde d'un oeil si plein de douceur!... Non, elle ne m'aime point comme je l'aime... Je ne suis pas jaloux, mais je vois bien ce qui se passe... et les femmes ont parfois de si singuliers caprices.... On en voit de bien sages qui oublient leurs devoirs.... L'occasion, le dépit, la vanité, l'amour des parures... Et pour éviter de paraître jaloux vais-je fermer les yeux et devenir peut-être la risée de mes amis? Si quelque jour l'on apprenait que je suis un mari joué et content?... Comme je passerais pour bête!... Par exemple! moi en arriver-là? Jamais! Ah! j'en briserai bien des intrigues, j'en ferai bien manquer des rendez-vous! j'en fustigerai des chercheurs de bonnes fortunes et des femmes complaisantes, avant de souffrir une pareille honte!... Qu'on y prenne garde!...

Telles étaient les pensées folles qui assaillaient sans cesse le malheureux Joseph. Tout le long de son chemin, en allant à St. Jean et en revenant à Lotbinière, il n'eut que pareilles absurdités dans la tête. Il espérait que l'ex-élève ne reviendrait plus, et cela le calmait un peu. Mais il pensait aussi que Noémie pourrait bien se laisser attendrir par les soupirs d'un autre, puisqu'elle aimait celui-là, et qu'elle n'oublierait probablement l'ex-élève que pour se consoler ailleurs. Oh! les jaloux comme ils sont ingénieux à se tourmenter! Il avait mis sa confiance en Picounoc, et il se promettait qu'avec le secours de cet habile garçon, il déjouerait toutes les ruses de sa femme, et finirait par désespérer les amoureux. Il arriva chez lui comme Picounoc venait de partir, et trouva Noémie toute en pleurs à genoux contre son lit. Il éprouva un sentiment de joie, car il pensa qu'une femme qui prie ne fait jamais de grosse peine à son époux. Noémie se leva et courut à lui:

--Petit méchant, va, comme tu me fais de la peine!... dit-elle en l'enveloppant de ses deux bras.

--Tu pleures? pourquoi?...

--Tu le sais bien pourquoi... penser que je puis en aimer un autre que toi!... et elle l'embrassa avec effusion.

--Si je savais!...

--Quoi? si tu savais?... Mais doutes-tu de ma sincérité? quand t'ai-je donné le droit de me soupçonner?

--Je veux bien croire que je suis fou, que j'ai tort... mais aussi, tu me mets un peu à l'épreuve....

--Comment? explique-toi... tiens! en attendant. Et elle lui donne un nouveau baiser...