Picounoc ne rit pas de cette parole: il eut mieux aimé ne pas l'entendre.
--Que veux-tu dire? reprit-il.
--La folle se mit à rire aux éclats, et s'éloignant en montrant du doigt Picounoc presque irrité, elle se mit à crier: Il a peur! il a peur! il a peur!
--Si elle n'était pas aussi folle qu'on le pense? observa le bossu.
--On ne s'est jamais défié d'elle, dit Picounoc... mais, mieux vaut tard que jamais!
Et les deux misérables se comprirent sans rien dire de plus. Jusque là, et depuis plus de vingt ans, ils n'avaient jamais songé, ni l'un ni l'autre, à s'enquérir de ce que devenait Geneviève à certaines époques de l'année, car elle disparaissait souvent et pendant assez longtemps chaque fois. Mais l'on ne songe pas à tout. S'ils avaient suivi Geneviève, ils l'auraient vue reprendre, de temps à autres, sa place au sein de cette excellente famille du Château Richer qui l'avait si charitablement accueillie, alors qu'elle voulait dérober à ses persécuteurs la petite Marie-Louise; et ils l'auraient vue déposer, en entrant, le masque humiliant de la folie; car le calme et le bonheur avaient opéré sur sa raison comme un réactif puissant, et réparé le mal que lui avait fait la peur, pendant cette nuit terrible que n'ont pas oubliée les lecteurs du Pèlerin de Sainte Anne. Geneviève, il y avait alors vingt ans, était entré un soir chez Picounoc, croyant ne trouver encore que la veuve et sa fille. Elle arrivait du Château Richer, et, ravie, annonçait à ses connaissances l'état désormais satisfaisant de ses facultés mentales. Elle fut étonnée de trouver un berceau où dormait un de ces petits anges à qui le monde, hélas! coupe bientôt les ailes. Près de ce berceau nul ne veillait. Elle embrassa l'enfant et, pour causer une surprise à la mère qui ne devait pas tarder à paraître, pensait-elle, elle la prit dans ses bras et s'assit au pied du lit, ramenant, pour se cacher, les grands rideaux de fine étoffe du pays. Elle vit entrer Picounoc qui ne la vit point, comme on sait, et qui ne songea pas à son enfant, préoccupé qu'il était de l'horrible forfait qu'il venait de voir. Elle remarqua son trouble et la pâleur de son front; elle entendit ses paroles mystérieuses, le vit prendre un fanal, un plat de fer-blanc et sortir précipitamment, tout en regardant autour de lui avec crainte et terreur, comme s'il eut fait une mauvaise action. Aussitôt elle remit l'enfant dans le berceau et sortit. Ceux qui la virent alors et dans la suite dirent: Cette pauvre Geneviève qui se croyait guérie et qui en effet, semblait tout à fait bien, comme elle est troublée! comme elle est folle! c'est la vue du sang, c'est l'aspect de ce meurtre atroce qui l'auront épouvantée de nouveau.
Victor dit adieu à sa fiancée, à sa mère, et s'embarqua pour Québec. Il n'avait plus qu'une pensée maintenant, pensée grande et noble qui dominait les angoisses de sa douleur et les élans de son amour: sauver son père. Il se rendit à la prison, se fit ouvrir les portes de fer qui se ferment impitoyables sur les condamnés, et entra dans la cellule du grand-trappeur. Le noble prisonnier sourit tristement en recevant sur son front soucieux le baiser de son fils.
--Mon père, dit Victor, ma mère m'a promis d'être courageuse: elle espère et prie. C'est aussi ma coutume de recourir à Dieu avant d'entreprendre une tâche difficile, voulez-vous réciter un Pater et un Ave avec moi?
Le prisonnier, ému jusqu'aux larmes, tomba à genoux auprès de son fils, et tous deux, les yeux levés sur une humble croix, récitèrent la prière divine.
--Et maintenant, dit Victor, racontez-moi donc vos relations avec Picounoc depuis le jour où il a commencé à souiller la réputation de ma mère.