Picounoc la regarda s'enfuir. Il eut un sentiment de compassion.
--Pauvre enfant! murmura-t-il, tu ne peux pas être heureuse, car tu es d'une race maudite.... Il faut que tu subisses ta destinée.... Et puis, ajouta-t-il en s'animant, il faut que Djos monte sur l'échafaud!...
Victor revint à Lotbinière. Il aborda tout le monde, cherchant dans les on-dits quelque bribe utile à sa cause, plantant des jalons pour s'orienter vers le but où il tendait. Il ne recueillit pas grand'chose. Il put s'assurer, toutefois, que la défunte femme de Picounoc n'avait jamais porté de châle comme celui qu'elle avait lorsqu'elle fut tuée. Ce châle avait donc été acheté exprès pour tromper le malheureux Letellier, puis caché avant et après le crime. Il questionna le bossu, mais le rusé compère ne se souvenait de rien. Victor éprouvait parfois de profonds découragements, et se sentait écrasé sous l'implacable fatalité. Il se débattait contre la force passive de la résistance, la plus redoutable des forces. L'ex-élève lui dit bien que Picounoc, quelque temps avant son mariage, avait déclaré qu'il épousait sa femme sans l'aimer, et qu'il se sentait entraîné vers Noémie. Ce fait, joint à quelques autres, pouvait faire une preuve de circonstance, assez faible il est vrai, mais suffisante pour éveiller le doute dans l'esprit d'un juré, et c'est déjà une bonne chance avec le système d'unanimité qui prévaut ici. Souvent Victor visitait son père toujours sous les verrous, pour lui faire part du fruit de ses recherches et le consoler; mais le prisonnier ne faiblissait point; seulement quand le spectre de l'échafaud passait devant ses yeux avec sa honte éternelle, il frémissait et sentait son front devenir humide: c'est que l'ignominie ne serait pas pour lui seul, mais retomberait sur sa femme et sur son enfant. Ah! l'on peut bien être fort contre le malheur qui nous broie d'un pied impitoyable, mais jamais contre le malheur qui frappe ceux que l'on aime!
Il est dix heures du soir et l'on est au 15 d'octobre. Encore douze jours et le sort du prisonnier sera fixé. Entrons dans l'auberge enfumée de la mère Labourique. La Louise, veuve de son mari qui n'est qu'absent, verse à boire à deux vieux habitués; la bonne femme s'est mise au lit et dort du sommeil des... endurcis.
--Et comme cela, Robert, vous avez-vu mon mari? demande la Louise à l'un des buveurs.
--Comme je te vois là, ma fille, répond le vieillard, et il avale son verre.
--Nous avons pinté ensemble toute une nuit, dit l'autre vieillard.
--Et la Asselin? continue la fille de la mère Labourique.
--Toujours à ta place, répond Robert....
--Que font-ils pour vivre...?