Puis, se ravisant tout à coup, il éclata de rire.
--Picounoc! Picounoc! s'écria-t-il encore tout haut, quand tu ne réussiras pas, le diable lui-même n'aura que faire d'essayer....
Il fit plusieurs questions à Geneviève qui lui parut plus égarée que jamais, et prenant un petit paquet tout préparé, il la pria de le donner en passant à Madame Gagnon. En recevant le paquet Madame Gagnon pâlit légèrement, puis ensuite rougit beaucoup. Elle s'approcha de l'armoire et le développa: C'est du thé, murmura-t-elle, et du bon!... Geneviève, il est l'heure de souper, veux-tu prendre une tasse de thé? demanda-t-elle à la folle.
--Oui, répondit la pauvre femme qui avait faim et soif.
Le thé fut servi. Geneviève le trouva bien fort, bien amer, mais elle en but deux tasses. Réconfortée, elle exprima son intention de partir, et Madame Gagnon ne la retint point. L'ex-élève la suivit de nouveau. Elle avait à peine fait une demi-lieue que sa démarche parut inégale, tantôt lente, tantôt précipitée, et, de temps en temps, la pauvre femme portait la main à sa gorge comme pour en arracher quelque chose. L'ex-élève la rejoignit. Elle le regarda avec une espèce de terreur instinctive d'abord, mais dès qu'elle l'eut reconnu elle se jeta dans ses bras en s'écriant: Je suis empoisonnée! Oh! que je souffre! J'ai trop tardé à parler! mon Dieu! j'ai trop tardé... je vais mourir!... Picounoc et le bossu.... Immédiatement elle fut prise de vomissements abondants, et elle se plaignit d'une soif ardente. L'ex-élève, l'enlevant dans ses bras, la porta dans la maison voisine, et demanda le médecin et le prêtre....
--J'ai mal à la tête! j'ai mal à la tête! criait la malheureuse en se tenant le front dans ses deux mains.... Et à chaque minute elle demandait à boire, et toujours la boisson ramenait le vomissement. Quand le prêtre arriva, ses traits étaient déjà profondément altérés, ses pieds et ses mains refroidis, et le pouls à peine sensible laissait deviner une prochaine syncope. Le médecin avait été appelé dans une autre paroisse. En son absence l'ex-élève qui connaissait bien les simples, administra divers médicaments pour favoriser l'expulsion du poison ingéré. Mais après quelques heures d'attente il commença à douter du succès. Le cas était dans la forme suraiguë, excessivement grave par conséquent. Le prêtre épia les moments de repos que le mal laissait à la moribonde, et remplit son saint ministère. La pauvre infortunée tomba dans le délire, et, dans cette nouvelle folie, elle disait une quantité de paroles inintelligibles; mais entre toutes, les mots fanal, chandelle, cheminée, revenaient souvent. On l'interrogea dans ses moments de calme; mais elle parut avoir perdu la mémoire. Une fois seulement elle s'écria, comme se souvenant tout à coup:--Oh! oui! le fanal! cherchez le bien!
Enfin son visage pâle comme la cire prit une teinte violacée, ses forces décrurent rapidement, sa peau se glaça, et elle rendit l'âme à Dieu. Il y avait sept heures seulement qu'elle était sortie de chez Madame Gagnon.
Il y eut enquête et il fut constaté comme toujours que la défunte était bien morte. Personne ne fut arrêté alors, et Madame Gagnon restait sous l'égide de sa bonne renommée. L'ex-élève ne voulait pas donner l'éveil aux ennemis du grand-trappeur: il aimait mieux les laisser s'endormir dans la confiance. Dès qu'ils connurent le résultat de l'enquête et le verdict du jury, le bossu, Picounoc et madame Gagnon, poussèrent intérieurement--car cela se fait--des cris de triomphe. Victor demanda à l'ex-élève pourquoi il n'avait pas, à l'enquête, fait connaître tout ce qu'il savait, de façon à amener l'arrestation des coupables.
--J'ai mon idée, répondit l'ex-élève; laissons-les s'enferrer eux-mêmes, et se jeter dans le piége.... Seulement je les pousserai bien un peu, sans que cela paraisse. Fiez-vous à moi.