--Elle ne m'en a rien dit....

--Vous a-t-elle parlé de ce que Geneviève avait mangé ou bu chez elle?

--Pas un mot....

--Retirez-vous.

Desruisseaux sortit en s'essuyant le front avec la manche de sa blouse. Jacques Letendre et Normandeau vinrent, tour à tour, subir à peu près les mêmes interrogations et faire les mêmes réponses. Seulement, dans les transquestions, Normandeau rapporta que Madame Gagnon, sachant l'accusation qui pesait sur elle, leva les yeux et les mains au ciel en s'écriant: Dieu soit béni! qui permet que l'on me persécute ici-bas! Bienheureux ceux qui souffrent la persécution!... C'est au moins une petite ressemblance que j'aurai avec les saints et le Divin Sauveur....

Plusieurs personnes, dans l'assistance, se sentirent touchées par cette vertu aux prises avec la calomnie: d'autres flairaient un scandale nouveau, et commençaient à prendre intérêt au procès. Les témoins de la défense furent appelés. Ils étaient trois aussi, Paul Hamel, Picounoc et la servante de Madame Gagnon.

--Votre nom? demanda l'avocat.

--Paul Hamel, chasseur, dit fièrement le vieux voyageur. Et il continua sans qu'on eut le temps de l'interroger: Je dis un jour à M. Victor: j'ai une idée qui peut nous être utile dans notre grande entreprise--Cette grande entreprise, c'était de sauver son père, mon ami, l'ancien Pèlerin de Ste Anne--Je vais voir Picounoc et tâcher de lui faire croire que Geneviève dont il n'a jamais dû se défier, va lui jouer, au procès, quelque bon tour. En effet, j'accoste l'ancien camarade Picounoc, et je joue si habilement mes cartes que bientôt je m'aperçois qu'il a peur de Geneviève. Alors, que je pense, il y a quelque chose qui va mal pour toi, mon vieux, et je n'ai pas été mal inspiré. Mais je me dis en moi-même: cette pauvre Geneviève est exposée par notre faute, il faut veiller sur elle. En effet, après ce jour je ne l'ai pas perdue de vue.... Cependant elle a été tuée sans que j'aie pu la défendre. Le jour de sa mort, Geneviève fut envoyée par Picounoc à la rivière du Chêne, chez M. Chèvrefils, le bossu, pour porter une lettre. Je la suivis. Quand elle sortit de chez M. Chèvrefils elle portait un petit paquet. Elle reprit le chemin de Lotbinière et entra chez Madame Gagnon, dont la maison se trouve à une distance d'une demi-lieue environ de chez le bossu. J'attendis assis sur la clôture, à un arpent de la maison, et je repris mon chemin, deux heures après, alors que la défunte fut sortie. Elle ne portait plus de paquet. Je me proposai de la rejoindre et de la faire parler.... Je m'aperçus bientôt qu'elle était sous une influence étrange. Elle chancelait en marchant, se serrait la gorge avec ses doigts et avait des hoquets. Quand elle m'aperçut elle s'écria: je suis empoisonnée!... je vais mourir!... Picounoc et le bossu!... la Gagnon!... il est trop tard! Un instant après je fus obligée de la prendre dans mes bras comme un enfant, et de la porter dans la maison la plus proche où elle expira bientôt. Quelques mots qu'elle a dit en mourant: Fanal! chandelle et cheminée... m'ont convaincu que quelqu'un avait intérêt à sa mort... Le lendemain, je sus par la servante de madame Gagnon, que la folle avait bu du thé préparé par madame elle même. Je ne voulus pas, toutefois, faire part de mes soupçons lors de l'enquête, et j'avais mes raisons pour agir ainsi. Quelques jours après je racontai tout, et je dis hautement que madame Gagnon devrait être arrêtée. Pour rendre l'affaire plus piquante je conseillai à André Barabé de lancer l'accusation, et à M. Gagnon de revendiquer, devant les tribunaux, l'honneur de sa femme. Cette affaire est intimement liée au procès qui va commencer bientôt.

Les transquestions ne firent pas broncher d'un point le vaillant témoin, et la Cour prit un intérêt énorme à cette cause qui tournait si fatalement pour sa demanderesse. La servante de madame Gagnon fut entendue. Elle dit que Geneviève avait en effet apporté une livre de thé, et qu'elle l'avait remise à madame Gagnon; que celle-ci l'infusa elle même contre son habitude, et le servit à la folle qui en but deux tasses en mangeant du pain et du beurre; qu'aucune autre personne ne but de ce même thé dont le reste fut perdu; qu'il y avait dans l'armoire, quand la folle est venue, du thé pour au moins deux mois encore. Bref, non seulement la demanderesse ne prouva pas qu'on l'avait calomniée, mais elle demeura sous le coup d'un soupçon général, tellement motivé, qu'il était presque une condamnation.

Picounoc fut appelé à son tour. Il parut extrêmement mal à l'aise et troublé. Son masque d'assurance, sa voix nasillarde et couverte le trahirent. Le criminel peut être fort, audacieux et provocateur devant la foule des ignorants et des simples; mais en face de la justice implacable et solennelle; au milieu d'hommes habitués à lire dans les coeurs et sur les figures, habiles à démasquer l'hypocrisie, il n'a pas, d'ordinaire, la puissance de se revêtir de sa fausse livrée, et baisse la tête honteusement.