Après l'audition de la cause Gagnon-Barabé, la cour s'ajourna. La foule s'écoula lentement et à regret, tant elle était avide de voir se dérouler l'affaire de Letellier, qui venait de se couvrir d'un voile mystérieux, grâce aux témoignages de la servante et de l'ex-élève. Dans toute la ville on ne s'entretint, ce soir-là, que de la femme Gagnon, si malheureuse dans la revendication de son honneur, de Geneviève la folle, et des rapports que pouvait avoir avec le procès du lendemain, la mort subite de cette infortunée....

Victor et l'ex-élève, rendus confiants par le résultat de la cause qui venait d'être jugée, augurant bien de cette première victoire, le coeur ouvert à l'espérance, entrèrent dans la prison où le grand trappeur se consumait depuis un mois dans l'inaction et l'ennui.

--Espérons! mon père, espérons plus que jamais! s'écria Victor en se jetant dans les bras du grand-trappeur.

--Quoiqu'il arrive, mon fils, je resterai homme et chrétien... répondit avec fermeté le prisonnier.

L'entretien fut long entre les trois amis.

Le lendemain matin, à l'ouverture de l'audience, il n'y avait pas plus de monde que la veille, dans la vaste salle, car, la veille, elle regorgeait, mais la foule anxieuse débordait jusque dans les corridors et sous le vieux portique du vieil édifice. Quand le juge fut assis dans son fauteuil surmonté, comme d'une égide, des armes royales sculptées et dorées, les grands jurés rapportèrent «accusation fondée» contre Joseph Letellier. Le greffier debout se tourna vers le fond de la salle.

--Geôlier, dit-il, faites mettre Joseph Letellier à la barre.

Un mouvement onduleux agita la salle, et tous les regards se tournèrent vers le prisonnier qui parut entre deux sergents de police. Letellier était ferme sans forfanterie et résigné sans faiblesse. Personne ne put lire ce qui se passait dans son esprit; personne ne put voir sur son front la pâleur de la crainte ni les défis de la jactance.... Le shérif mit devant la cour la liste des jurés, et le greffier procéda à l'appel en ces termes:

--Vous qui êtes sur la liste des jurés pour décider l'issue jointe entre notre Souveraine Dame la Reine et le prisonnier à la barre, répondez à vos noms, sous les peines de droit.

Ensuite il s'adressa à l'accusé et lui dit: