--Oui, monsieur, c'est Joseph Letellier.
--Vous connaissiez mieux encore Aglaé Larose sa victime?
--Aglaé Larose était ma femme bien-aimée, répondit le témoin, en poussant un soupir.
--Voulez-vous raconter à la Cour ce qui s'est passé dans la soirée du 24 septembre 1851, en rapport avec la cause actuelle.
--Il y a déjà longtemps, reprit Picounoc en relevant hypocritement un visage attristé, il y a déjà longtemps que cette soirée fatale est passée, mais je m'en souviendrai toujours. On m'avait dit que Letellier aimait ma femme; elle-même m'avoua qu'il la poursuivait de ses assiduités, et la menaçait même de sa vengeance si elle demeurait toujours aussi insensible. J'avertis Letellier, en ami--car nous étions intimes--de respecter ma femme. Il me répliqua que ce qu'il avait dit à Aglaé n'était que du badinage. La chose en demeura là pendant quelque temps. Je surveillai les démarches et les regards de l'accusé, et je m'aperçus bien qu'il n'avait pas renoncé à ses coupables espérances. Mais j'étais sans inquiétude, car la vertu d'Aglaé m'était connue. Cependant Aglaé paraissait triste depuis quelques jours. A la remarque que je lui fis à ce sujet, elle se mit à pleurer, se jeta dans mes bras et me dit: j'ai peur de Djos--c'est ainsi qu'on appelait Joseph Letellier--il a juré qu'il me tuerait.... Je la consolai de mon mieux et lui répondis que ses craintes étaient vaines... que Djos n'était ni si méchant, ni si amoureux d'elle qu'elle le pensait.... Cela se passait sept ou huit jours avant la fête de l'église. La veille de la fête de l'église, au soir, ma femme me demanda d'aller avec elle au jardin pour cueillir des pommes. Nous partîmes tous les deux, laissant, pour cinq minutes, notre petite fille seule dans son berceau. Rendus au jardin, nous nous dirigeâmes vers le meilleur pommier, et j'en secouai les branches pour faire tomber les pommes les plus mûres. Ma femme se mit à genoux à terre pour les ramasser à mesure que j'agitais l'arbre. Pendant qu'elle était ainsi penchée, et que j'étais occupé à secouer le pommier, l'accusé s'avança, un rondin à la main. Je ne le vis qu'au moment où, le bras levé, il abattait son bâton sur la tête de ma pauvre femme.... Je poussai un cri, mais il était trop tard. Je reconnus bien Letellier; je l'appelai par son nom, mais il était loin déjà. Je me précipitai au secours de ma femme; elle n'avait plus besoin de secours, elle était morte. Le bâton lui avait fracassé le crâne.
Ce récit court, succinct et net, gagna à Picounoc les sympathies générales de l'assemblée, et des regards de haine se dirigèrent dès lors vers l'accusé. Mais ce n'était pas tout, il fallait répondre aux transquestions, et les transquestions sont des écueils où viennent souvent faire naufrage la fourberie et la mauvaise foi.
--Vous avez dit, commença Victor, qu'on vous avait informé des empressements de l'accusé auprès de la défunte, nommez donc quelqu'un de ceux qui alors vous ont donné ces renseignements.
--Plusieurs le disaient; mais je ne me souviens pas des noms de ces personnes.
--Comment avez-vous pu oublier leurs noms vous qui vous souvenez si bien de ce qu'elles vous ont dit alors?...
--Ce n'est pas de ma faute, si je n'ai pas la mémoire des noms....