Les deux amis se rendirent au bois, et revinrent avec leur voyage, toujours en causant. Picounoc s'applaudissait d'avoir imaginé ce nouveau grief contre la femme de son ami.
Ce qu'il voulait, ce n'était point rendre l'ex-élève ou le docteur odieux à Joseph, mais faire comprendre que Noémie remplaçait l'amour perdu par un autre amour et cherchait désormais le bonheur et le plaisir loin de son mari. Il voulait prédisposer Joseph à croire sa femme capable des plus grandes fautes, et l'aigrir assez pour qu'il put se venger de sa honte.
L'histoire de son entretien avec la petite Mercier, n'était rien moins qu'un mensonge; mais il avait dressé l'enfant à mentir et à raconter la même histoire à peu près si Djos l'interrogeait. Ce qui ne manqua pas d'arriver.
Noémie vit bien, à l'arrivée de son mari, que la paix du foyer allait subir un nouvel orage, et son coeur gros de tristesse s'éleva vers Dieu, pendant que ses regards, toujours chastes, se baissaient comme ceux d'une femme coupable.
Djos embrassa son enfant, mais passa près de sa femme sans la regarder, et il demeura plusieurs jours sans lui parler.
Ah! que sont-ils devenus ces beaux jours de naguère, où, la main dans la main, le sourire sur les lèvres, ces deux jeunes époux marchaient le chemin de la vie? L'amour débordait de leurs coeurs, les paroles affectueuses coulaient de leurs bouches, et leurs journées étaient bien remplies et agréables au Seigneur! Chaque matin ils allaient à l'ouvrage en chantant gaîment, et, chaque soir, ils se reposaient dans les bras l'un, de l'autre, après avoir remercié le ciel de ses bienfaits, et lui avoir demandé un heureux lendemain. Qui aurait pu prédire un orage aussi prompt dans cette atmosphère limpide? Qui aurait pu deviner tant de larmes dans les paupières radieuses de la jeune épouse, tant d'angoisses dans son âme alors sereine? Qui aurait osé croire que les folles vapeurs de la jalousie devaient sitôt s'élever sur l'esprit de l'époux heureux et l'envelopper de ténèbres? Un homme seul pouvait prédire tout cela, car tout cela était son ouvrage, et cet homme, c'était Picounoc le maudit.
Un jour, le médecin revenant de voir un malade dans le bas de St. Eustache, entra allumer la pipe chez Joseph Letellier qu'il n'avait pas vu depuis longtemps; et qu'il considérait toujours comme l'un de ses amis. Joseph était allé au moulin, Noémie reçut le médecin avec politesse.
--Attendez mon mari, dit-elle, il est à la veille d'arriver.
Elle ne savait pas que son mari était jaloux du docteur. Djos avait jugé à propos de guetter une bonne occasion pour lui jeter à la face tout ce qu'il savait de ses prétendus rapports avec cet homme. Le docteur s'assit et alluma sa pipe. Il remarqua la pâleur de la jeune femme et son air de tristesse.
--Vous n'êtes pas bien, Madame Letellier, je crois; vous êtes changée.