Et, retournant sur ses pas il revint à sa victime et la dépouilla de son châle.

--On n'est pas si bête que le monde pense, murmura-t-il encore à demi-voix; on sacrifiera tout pour tout sauver....

S'écartant un peu du sentier qui conduisait à la maison, il arriva près d'un puits encadré de bois, au dessus duquel pendait une brimbale; et, contre ce puits, il y avait des pierres plates et des cailloux sur lesquels montaient les enfants qui voulaient atteindre le crochet de la brimbale et puiser de l'eau. Il prit un de ces cailloux, l'enveloppa dans le châle et le jeta dans l'eau. L'eau, troublée un instant, rendit un son mat, fit surgir quelques bouillons à la surface, et reprit son calme profond. La folle l'avait suivi instinctivement, mais, l'entendant revenir, elle rebroussa chemin. Cependant, quand elle comprit qu'il se dirigeait vers le puits elle s'arrêta et prêta l'oreille. Picounoc, prenant des airs épouvantés, allongeant sa figure hypocrite déjà bien longue, faisant des gestes de désespoir, courut chez les voisins, annoncer l'événement tragique qui venait d'avoir lieu. Il paraissait fou de douleur et passait d'une maison à l'autre en criant: Ma femme vient d'être tuée! ma femme vient d'être tuée! C'est Djos! l'infâme! c'est Djos, le jaloux! ma pauvre Aglaé! ma pauvre Aglaé!...

Les gens, tout étonnés, n'avaient pas le temps de lui faire des questions qu'il était sorti déjà. Il entra chez José Antoine. La petite gardienne avait eu le temps de raconter ce que Joseph Letellier venait de dire et de faire, et José Antoine, qui connaissait la jalousie du malheureux garçon, disait à sa femme qu'en effet la chose était bien possible. Mais quand Picounoc, à son tour, se précipita dans la maison en criant: ma femme a été tuée! ma femme a été tuée!... C'est Djos! c'est Djos!... José-Antoine crut que Picounoc devenait fou. Deux meurtres à la fois dans un village aussi paisible d'habitude, c'était incroyable.

--Tu te trompes, Picounoc, dit-il, c'est la femme de Djos qui est morte....

--C'est la mienne, mon Dieu! je ne le sais que trop! c'est la mienne!

--C'est la femme à Djos... la petite vient de le rapporter. C'est Djos lui-même qui a tout déclaré....

--C'est ma femme, vous dis-je, mon Aglaé... j'étais là, à côté d'elle, dans le jardin... Il l'a tuée d'un coup de rondin... le misérable!... Il l'aimait, vous le savez... toute la paroisse le sait... mais elle était si bonne, si sage, si honnête!... O mon Aglaé!... mon Aglaé!... Elle le recevait mal, vous le savez encore... elle le traitait comme il méritait d'être traité, le vaurien!... et, un jour, elle lui donna une tape en pleine face... c'est depuis ce temps qu'il lui gardait rancune... Et moi qui le croyais mon ami!... moi qui l'invitais toujours à venir à la maison!... Mon Dieu! mon Dieu! est-il possible?...

Ce fut, toute cette nuit-là, un va et vient extraordinaire dans le village. Tout le monde accourut sur le théâtre de l'événement. Aglaé fut transportée à la maison. Les femmes et les jeunes filles pleuraient en la considérant, et chacun de ceux qui se trouvaient là faisait ses observations....

--Quelle triste mort!