--Quel homme est-ce donc que ce grand-trappeur?

--Un grand, gros, souple et vif gaillard; doux comme un agneau quand il est de bonne humeur; mais, quand il se fâche, le vide se fait autour de lui; on aimerait mieux voir un ours blanc. Il est sombre et morne comme un sauvage, et ne parle guère plus que s'il s'il était de bois. Personne ne peut dire d'où il vient, ni comment il s'appelle. On l'a baptisé du nom de grand-trappeur. Tous les blancs l'aiment et le respectent; tous les indiens le craignent.

--J'ai entendu parler de cet homme souvent, et je sais, à son sujet, une histoire assez intéressante, reprit Paul.

--Je l'ai vu à l'oeuvre dernièrement encore, au lac Supérieur. Battefeu! c'est lui qui vous règle vite une affaire! Le Hibou-blanc en sait quelque chose, ajouta Baptiste.

--Le Hibou-blanc! que lui a-t-il fait! dis donc!... Dic mihi Dameta.

--Raconte-moi d'abord l'histoire dont tu viens de parler.

--Volontiers, Baptiste.

Et l'ex-élève, que mes lecteurs ont sans doute reconnu, raconta ce qui suit:

--Un jongleur de la tribu des Couteaux-jaunes rencontre, un jour, la fiancée du chef des Litchanrés, Porc-Epic--il y a sept ans de cela--et veut avoir son amour. Cette femme, veuve et mère d'une fille, venait d'être convertie et baptisée, à la mission de St. Joseph. Elle fut inébranlable et dénonça à son futur les intentions du jongleur. Celui-ci, irrité de se voir éconduit de la sorte, jura de se venger. Il tint parole et sa vengeance fut terrible. Il apprit du démon l'art de se faire aimer d'un amour coupable. Sous prétexte de demander pardon à la femme chrétienne qu'il avait outragée par ses infâmes propositions, il rentre dans sa cabane, et prononce des paroles hypocrites. Puis il fixe sur Satalia--c'est le nom de la femme--un regard long, perçant, plein de feu,... un de ces regards qui font tressaillir ou trembler. Satalia sentit ce regard fouiller au fond de son coeur comme le tisonnier fouille les cendres pour en faire jaillir le feu. Elle n'en fut point effrayée, car une sensation nouvelle et ravissante se réveillait en même temps. Le jongleur partit. Satalia s'assit pensive la tête dans ses mains; puis elle se mit à prier, mais avec tiédeur et distraction, car l'image du jongleur passait et repassait de plus en plus séduisante devant ses yeux. Une douce chaleur monta de son coeur à son visage et ses regards prirent un éclat radieux. Elle se leva, saisit un long couteau, jeta autour d'elle un coup d'oeil vague et craintif, puis elle franchit le seuil du wigwam. Elle était perdue. Sur le seuil une jeune fille--Naskarina, son enfant bien-aimée--voulut la retenir où la suivre; elle la repoussa. Elle se dirigeait vers le wigwam du jongleur. Le chef, par hasard vint à sa rencontre:

--Où vas-tu, Satalia? demanda-t-il.